Version du 4 août 2026dernière versiongénérée par Claude

Foucault, du libéralisme au tournant éthique
Lecture structurale de la séquence 1978-1984

Introduction
Un problème de cohérence
10Le travail de Michel Foucault au Collège de France entre 1977 et 1984 (sept cours, deux volumes inachevés de l'Histoire de la sexualité, une dizaine d'entretiens majeurs) pose à la lecture un problème d'unité qui n'a pas été résolu par la littérature critique. La séquence s'ouvre, avec Sécurité, territoire, population (1977-1978), sur l'analyse du gouvernement pastoral et l'invention du concept de gouvernementalité ; elle se poursuit, en Naissance de la biopolitique (1978-1979), par une étude minutieuse du libéralisme classique et du néolibéralisme contemporain (ordolibéraux allemands, école de Chicago, Gary Becker, théorie du capital humain) ; et elle bifurque, à partir du 9 janvier 1980, vers les pratiques chrétiennes de l'aveu (Du gouvernement des vivants), les techniques de soi gréco-romaines (Subjectivité et vérité, L'Herméneutique du sujet) et la parrêsia antique (Le Gouvernement de soi et des autres, Le Courage de la vérité). En moins de douze mois, la pensée passe de Hayek à Cassien, de Becker à Sénèque, de Friedman à Épictète. Comment expliquer cette bifurcation ?
12Foucault revendique lui-même la rupture en ouvrant Du gouvernement des vivants le 9 janvier 1980 : un « second déplacement », après celui du pouvoir au gouvernement. Trois semaines plus tard, il précise ce que ce déplacement vise : « revenons maintenant à la question dont je voudrais parler cette année : le gouvernement des hommes par la manifestation de la vérité dans la forme de la subjectivité. [...] Quelle relation entre le fait d'être sujet dans une relation de pouvoir et sujet par lequel, pour lequel et à propos duquel se manifeste la vérité ? » (DGV, leçon du 30 janvier 1980). La rupture est donc thématisée par l'auteur lui-même, et thématisée comme un déplacement vers le sujet : la vérité y est le chemin, le sujet la destination. Mais cette auto-attestation n'épuise pas la question. Pourquoi ce déplacement précis ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi vers ces objets-là ? Aucune des grandes lectures de la séquence ne propose une réponse pleinement satisfaisante.
14Une première tradition de lecture (celle de Michael Behrent, Daniel Zamora et Mitchell Dean) voit dans cette bifurcation un abandon de la critique sociale. Foucault, fasciné par l'antiétatisme néolibéral, aurait délaissé l'analyse des dispositifs de pouvoir économiques pour se réfugier dans une éthique individualiste de la « culture de soi ». Le tournant éthique serait, dans cette lecture, le symptôme d'une complicité politique. La séquence aurait pour fil conducteur l'évacuation de la question sociale et la conversion à un libéralisme dépolitisé. Une seconde tradition (celle de Stuart Elden, Judith Revel, Serge Audier) récuse cette lecture comme un anachronisme militant. Foucault analyse, dit-elle, mais ne souscrit pas. L'attention au libéralisme en 1979 est philologique, descriptive, sans engagement positif ; et le tournant éthique des années 1980 est commandé par une logique interne propre, sans rapport spécifique avec NB.
16Une troisième tradition, plus récente, due principalement à Tuomo Tiisala (Foucault, Neoliberalism, and Equality, 2021), propose une lecture intermédiaire : il y aurait bien une « alliance stratégique » entre l'œuvre foucaldienne et le néolibéralisme contemporain, non par adhésion philosophique aux fondements de ce dernier, mais par un mécanisme d'éviction thématique (topical exclusion). L'attention philosophique est une ressource finie. Le succès massif de Foucault a installé la subjectivité, le pouvoir et la normalisation au centre de la philosophie politique critique ; l'égalité économique, qui organisait le débat de la génération précédente autour de la justice distributive, s'est trouvée écartée de l'agenda : non pas réfutée, simplement privée d'attention. Or un ordre néolibéral prospère précisément là où l'égalité cesse d'être une question. L'alliance que décrit Tiisala est donc stratégique et non doctrinale : personne n'y a consenti, aucun texte ne la signe ; elle opère par la distribution posthume de l'attention philosophique.
18Ces trois traditions partagent un présupposé qu'il convient d'interroger : elles lisent toutes la séquence 1978-1984 comme un mouvement par rapport au libéralisme, qu'il y consente, le combatte, ou le délaisse au profit d'autre chose. Le libéralisme y figure comme un objet politique dont Foucault s'éloigne ou se rapproche selon les versions, mais qui reste extérieur à la méthode généalogique elle-même ; même l'alliance stratégique de Tiisala reste une relation entre l'œuvre et un objet extérieur, une distribution d'attention entre discours concurrents. Cet essai propose de renverser cette perspective. Le libéralisme, dans NB, n'est pas un objet politique parmi d'autres. C'est un cas d'une structure que la généalogie foucaldienne analyse depuis dix ans dans les institutions disciplinaires ; mais un cas singulier, car sa façon de produire du vrai est aussi celle de la méthode qui l'analyse, et la rencontre de 1979 expose ainsi la généalogie à elle-même dans une lumière nouvelle. Le tournant de 1980 n'est ni complicité, ni indifférence, ni effet posthume. C'est une opération structurale de différenciation par rapport au seul point d'appui que la généalogie foucaldienne et le dispositif libéral partagent en commun : le sujet rationnel comme postulat.
Thèse
22L'essai défend cinq propositions articulées en séquence logique.
24D'abord, que Foucault a, dès 1970, théorisé un cercle structurel (pouvoir, véridiction, sujet) dans l'analyse des institutions disciplinaires. Surveiller et punir (1975), La Volonté de savoir (1976), Il faut défendre la société (1976), Sécurité, territoire, population (1977-1978) déploient successivement ce cercle dans des registres différents : la pénalité, la sexualité, le biopouvoir, la gouvernementalité. Foucault le formule explicitement, dans la leçon liminaire de Du gouvernement des vivants (9 janvier 1980), sous le nom de cercle aléthurgique qui « tourne autour » de l'exercice du pouvoir.
26Ensuite, qu'en 1979, Naissance de la biopolitique applique cet outil analytique au marché libéral, et que cette application produit un drame structural. Le marché réalise exactement le même cercle dans le registre économique, à trois pôles pleins. Vérité : il produit du vrai (vérité des prix) par sélection compétitive entre agents rationnels. Pouvoir : ce pouvoir n'est pas extérieur au dispositif, il y opère sous les espèces du prix, car le marché, de l'aveu du texte, n'est pas le lieu de l'équivalence mais celui de l'inégalité, et la régulation par le mécanisme des prix s'obtient « par un jeu de différenciations » (NB, leçon du 14 février 1979) : le prix distingue, sélectionne, distribue les agents comme la discipline distribuait les corps. Sujet : il présuppose et renforce un certain type de sujet (l'homo œconomicus), dans une circularité explicite : « je vais te produire de quoi être libre », dit Foucault de la rationalité libérale (NB, leçon du 24 janvier 1979). La généalogie foucaldienne, en s'appliquant à cet objet, se découvre à elle-même structurellement identique à ce qu'elle analyse. La méthode est libéralisme appliqué aux idées et discours, comme le marché est libéralisme appliqué aux marchandises. Faire la généalogie du libéralisme, c'est rencontrer la généalogie comme libéralisme.
28En troisième lieu, que ce drame impose une contrainte logique. L'œuvre identifie textuellement, dans la leçon du 28 mars 1979, le sujet rationnel humien comme seul point d'irréductibilité du cercle libéral. Cohérence, consistance, eidos de la concurrence sont attestés comme robustes : la généalogie ne peut pas les déconstruire. Seul le sujet, désigné par cinq termes structuralement équivalents (postulat, butée régressive, principe atomistique, seul îlot de rationalité, essence/eidos), est attaquable. Et c'est précisément l'angle mort partagé avec la généalogie foucaldienne qui le présuppose implicitement comme sujet du savoir. Pour sortir du miroir, il faut attaquer ce point unique.
30En quatrième lieu, que la séquence 1980-1984 effectue cette attaque. Le déplacement de DGV change la position du sujet dans le couple analytique : de pré-supposé à terme du couple. La généalogie des techniques de soi gréco-romaines (HS, SV, Souci de soi) produit un cas radicalement étranger de subjectivité, qui démontre la plasticité historique du sujet et dissout sa prétention de nécessité logique. À la sortie de la séquence (1984), le sujet n'est plus axiome : il est forme historiquement produite, objet de la généalogie elle-même.
32En cinquième lieu, que la méthode foucaldienne post-1984 acquiert ainsi une dimension méta-circulaire qui la distingue structuralement de tout dispositif libéral. Le marché sait faire du sujet un objet d'analyse économique, et même une production économique : le capital humain de Becker fait de l'homo œconomicus l'entrepreneur et le producteur de lui-même. Mais cette production produit les contenus du sujet, jamais sa forme : à chaque étage, en position de producteur, elle présuppose un agent rationnel déjà constitué ; la forme recule, elle n'est pas produite. La généalogie post-1984 accomplit l'opération que le dispositif libéral ne peut pas, par construction, accomplir : produire comme événement historique la forme même du sujet, y compris celle du sujet qui en écrit l'histoire. Elle sort ainsi de l'isostructuralité avec son objet. Elle ne décrit plus seulement le cercle pouvoir/vérité/sujet ; elle prend pour objet la production historique du sujet qui décrit ce cercle. Le drame de 1979 trouve sa résolution en 1984.
Posture méthodologique
36L'essai lit Foucault selon la méthode que Foucault pratiquait sur les œuvres d'autrui. Il ne propose pas une psychologie d'auteur. Il observe une dynamique textuelle et propose une lecture de cette dynamique. La question de savoir si Foucault « s'est rendu compte » du drame, s'il l'a « ressenti » comme tel, s'il l'a « voulu » conjurer, est hors champ. Le passage du libéralisme aux techniques de soi n'est pas commenté comme un choix conscient : il est lu comme ce que la séquence textuelle effectue.
38Cette posture est strictement foucaldienne. Surveiller et punir ne s'interroge pas sur les états intérieurs de Bentham ; Les Mots et les Choses ne fait pas la psychologie de Cuvier. La méthode foucaldienne traite ses objets comme des moments d'une dynamique épistémique sans présupposer leur conscience. Lui appliquer la même méthode est cohérent. Cela désamorce d'avance la critique du psychologisme que pourrait formuler un lecteur attaché à la rigueur foucaldienne : l'argument n'a pas besoin d'une intériorité de Foucault, il a besoin d'une structure des textes. Les énoncés du type « Foucault perçoit », « Foucault diagnostique », « Foucault reconnaît » sont à éviter ou à neutraliser. À leur place : « l'œuvre opère », « la séquence textuelle effectue », « le déplacement organise ». L'auteur des cours s'appelle Michel Foucault ; ce qui parle dans cet essai, c'est l'œuvre.
40Un cas mérite une note particulière. Dans un entretien tardif d'août 1983 (publié dans Dits et écrits, t. IV), Foucault est interpellé par son interlocuteur sur le séminaire de 1979 : « On s'est dit alors : à travers une réflexion sur le libéralisme, Foucault va nous donner un livre sur la politique. Le libéralisme semblait aussi un détour pour retrouver l'individu, au-delà des mécanismes du pouvoir. » Foucault, plutôt que de contester ce cadrage, déploie sa thèse de la plasticité du sujet : « Je pense qu'il n'y a pas un sujet souverain, fondateur, une forme universelle de sujet qu'on pourrait trouver partout. [...] Le sujet se constitue à travers des pratiques de subjectivation, ou, d'une façon plus autonome, à travers des pratiques de libération, de liberté, comme dans l'Antiquité. » Ce passage pourrait être lu comme un aveu. Nous l'utiliserons autrement : comme une confirmation rétrospective de la lecture qu'on propose, c'est-à-dire comme un fait textuel parmi d'autres, sans charge intentionnaliste. Que la séquence puisse se reformuler rétrospectivement par Foucault comme un parcours unifié confirme que cette séquence est cohérente comme texte, ce qui est ce que nous cherchons à montrer ; aucun pas vers les motivations subjectives n'a besoin d'être franchi.
42L'essai déploie sa thèse en cinq parties. La première reconstitue le cercle aléthurgique tel qu'il fonctionne dans la généalogie pré-1979. La deuxième analyse Naissance de la biopolitique comme le moment où ce cercle rencontre son miroir libéral, et formule le drame structural qu'expose cette rencontre. La troisième identifie le sujet rationnel comme seul point d'attaque possible. La quatrième examine la séquence 1980-1984 comme l'attaque effective sur ce postulat. La cinquième situe cette lecture par rapport aux travaux critiques existants (Tiisala, Lorenzini, Desroches) et traite les contre-pieds prévisibles.

I. Le cercle aléthurgique
Le cercle dans Surveiller et punir
50Avant d'examiner ce qui se joue en 1979, il faut établir que Foucault dispose, depuis le milieu des années 1970, d'une théorie complète de la production institutionnelle du vrai et de la subjectivation qui l'accompagne. Surveiller et punir (1975) en formule l'opérateur le plus net. La fonction de la prison, écrit Foucault, est de « produire le délinquant comme sujet pathologisé » (SP, l. 1826). Cette formule, prise dans toute sa rigueur, dit trois choses : la prison ne s'applique pas à un délinquant préexistant ; elle produit le délinquant qu'elle suppose discipliner ; et cette production passe par la constitution d'une catégorie de savoir : le « délinquant » comme type pathologique. Le dispositif disciplinaire est ainsi un dispositif tripartite : un pouvoir (la discipline carcérale et ses techniques d'examen, de surveillance, de classification), un régime de vérité (la criminologie et l'anthropologie pénale qui se constituent en parallèle de l'institution carcérale), et un sujet (le délinquant comme objet d'un savoir spécifique, qui sera à son tour la cible privilégiée de la discipline).
52La structure est circulaire. On ne peut pas dire que le pouvoir précède le savoir, ni le savoir le sujet, ni le sujet le pouvoir. Les trois moments se présupposent et se produisent mutuellement, dans une dynamique sans origine assignable. Surveiller et punir le formule en termes propres : « Le pouvoir et le savoir s'impliquent directement l'un l'autre ; [...] il n'y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d'un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir. » L'expression suppose et constitue en même temps est l'énoncé canonique de cette circularité. C'est ce que nous appellerons, en suivant un terme foucaldien plus tardif, le cercle aléthurgique, terme que Foucault forgera en 1980 pour synthétiser ce qu'il a analysé jusqu'alors.
Le cercle dans La Volonté de savoir
56Histoire de la sexualité I (1976) déploie la même structure dans un registre différent. Le « dispositif de sexualité » y est analysé comme un dispositif tripartite analogue à la prison. Le pouvoir : la mise en discours du sexe, ses canalisations institutionnelles (confession chrétienne, médecine sexuelle, psychanalyse, pédagogie, démographie d'État). Le régime de vérité : la constitution d'une vérité du sexe : la sexualité comme objet d'un savoir scientifique, qui prend pour objet ce qu'il a contribué à produire. Le sujet : la fabrication corrélative du sujet de désir : le sujet qui se reconnaît dans sa sexualité, et dont la sexualité devient la clé herméneutique de sa vérité personnelle. Foucault le formule dans une phrase dense : « Le sexe [...] traverse [...] cette voie qui passe par le rapport à soi, le rapport à la vérité, le rapport à autrui. »
58La forme générale est : un dispositif de pouvoir produit un sujet sur lequel et par lequel il s'exerce, à travers la médiation d'un régime de vérité. Le sexe, dans VS, n'est pas un fait biologique latent que le dispositif révélerait ; c'est un effet du dispositif, en même temps que sa condition. Le cercle se referme sur lui-même : la sexualité comme objet présuppose et fabrique le sujet de désir, qui présuppose et fabrique la sexualité comme catégorie d'analyse, qui présuppose et fabrique le dispositif qui produit le sujet de désir.
La véridiction comme concept opératoire dès 1970-1971
62Il importe de noter ici un point philologique souvent négligé. Le concept de véridiction, qui sera central pour la suite de notre argument, n'est pas inventé par Foucault en 1979 pour le marché libéral. Il est forgé dès les Leçons sur la volonté de savoir (1970-1971) où il apparaît huit fois. Surveiller et punir en hérite (1 occurrence) ; La Volonté de savoir aussi (1) ; Sécurité, territoire, population en utilise trois ; Naissance de la biopolitique quatorze ; Du gouvernement des vivants dix-sept ; Subjectivité et vérité dix-huit ; Le Gouvernement de soi et des autres trente-neuf : le pic absolu. La distribution est éloquente. Le concept naît au début de la généalogie, s'enrichit au fil des années, et trouve son intensité maximale après la séquence NB-DGV, dans les cours sur la parrêsia.
64Cette continuité statistique est philologiquement décisive. Elle interdit deux thèses simplistes qui se rencontrent parfois dans la littérature. La première serait que Foucault aurait découvert la véridiction en 1979 en analysant le marché. Faux : le concept est en place depuis dix ans, opérationnel dès les premiers cours du Collège de France. La seconde serait que Foucault aurait abandonné la véridiction après NB. Faux à l'inverse : il l'amplifie massivement, et c'est dans les cours post-libéraux que le concept atteint son intensité maximale. Ce qui se déplace en 1980, ce n'est donc pas le concept de véridiction lui-même. C'est l'objet auquel il s'applique. Le marché libéral est, en 1979, un objet parmi d'autres de la théorie générale des régimes de véridiction. Ce qui se passe en 1980, c'est un changement d'objet privilégié, non du concept.
La formulation canonique du cercle : DGV, 9 janvier 1980
68C'est dans la leçon liminaire de Du gouvernement des vivants (la leçon même qui marque le déplacement annoncé par Foucault, le 9 janvier 1980) que le concept de cercle reçoit son énoncé le plus net. Le passage mérite d'être cité longuement :
70> « On dit souvent que, derrière toutes les relations de pouvoir, il y a en dernière instance quelque chose qui est comme un noyau de violence et que si on dépouille le pouvoir de ses oripeaux, c'est le jeu nu de la vie et de la mort que l'on trouve. Peut-être. Mais est-ce qu'il peut y avoir un pouvoir sans oripeaux ? Autrement dit, est-ce qu'effectivement il peut y avoir un pouvoir qui se passerait du jeu d'ombre et de lumière, de vérité et d'erreur, de vrai et de faux, de caché et de manifeste, de visible et d'invisible ? Est-ce qu'il peut y avoir un exercice du pouvoir sans un anneau de vérité, sans un cercle aléthurgique qui tourne autour de lui et qui l'accompagne ? » (DGV, leçon du 9 janvier 1980)
72L'expression cercle aléthurgique est le terme propre de Foucault pour ce que nous avons décrit comme le cercle pouvoir/vérité/sujet. L'adjectif aléthurgique est forgé à partir d'alèthourgia, mot grec composé d'alètheia (vérité) et d'ergon (œuvre, opération), et signifiant production de la vérité. Le terme désigne précisément le processus par lequel un dispositif de pouvoir s'accompagne nécessairement d'une production de vérité, sans laquelle il ne peut s'exercer. Le pouvoir « ne peut pas se passer » de ce cercle. C'est une thèse de nécessité structurale.
74Foucault énumère, dans la même leçon, cinq variantes historiques du cercle, datées et nommées par leurs penseurs paradigmatiques :
76> « Raison d'État ou principe de rationalité, c'est Botero ; rationalité économique et principe d'évidence, c'est Quesnay ; spécification scientifique de l'évidence et principe de compétence, c'est Saint-Simon ; retournement de la compétence particulière en éveil universel, c'est le principe de la conscience générale, c'est Rosa Luxemburg ; et enfin, conscience commune et fascinée de l'inévitable, c'est le principe de terreur ou principe de Soljenitsyne. » (DGV, leçon du 9 janvier 1980)
78Cinq dispositifs, cinq régimes de vérité, cinq types de sujet présupposé. Le cercle est l'invariant structurel ; les cinq variantes sont historiques. Or, l'une de ces variantes, la deuxième, est précisément la « rationalité économique » incarnée par Quesnay et les physiocrates, c'est-à-dire le moment fondateur du libéralisme classique. Foucault, en 1980, replace explicitement le libéralisme dans la série des dispositifs aléthurgiques qu'il a analysés. La structure est commune. Le marché libéral est, dans l'œuvre, un cas du cercle parmi d'autres, non un objet d'analyse extérieur à la méthode généalogique.
80C'est donc précisément au moment où s'ouvre la séquence post-libérale, dans la leçon qui inaugure le « second déplacement », que Foucault explicite la généralité du cercle aléthurgique et y rabat le libéralisme comme cas. Cette opération est philosophiquement décisive. Elle exclut qu'on lise le marché libéral, dans NB, comme un objet politique privilégié, ou comme un objet qui aurait pour Foucault un statut particulier. Le libéralisme est un cas. Et c'est ce qui rend possible la lecture que nous proposons : si le libéralisme est un cas du cercle, et si la généalogie décrit le cercle, alors la généalogie et le libéralisme partagent une structure : c'est ce que la section suivante va analyser.
La triade comme programme : la leçon liminaire de Le Courage de la vérité (1984)
84Quatre ans après la formulation du cercle aléthurgique dans DGV, Foucault rouvre son dernier cours au Collège de France : Le Courage de la vérité, prononcé entre février et mars 1984, trois mois avant sa mort en juin. La leçon liminaire formule le programme de tout le cours en une phrase qui synthétise, en termes positifs, la triade que nous reconstruisons :
86> *« En examinant la notion de parrêsia, on peut voir se nouer ensemble **l'analyse des modes de véridiction, l'étude des techniques de gouvernementalité et le repérage des formes de pratique de soi**. »* (CV, leçon du 1er février 1984)
88L'énoncé est exact et complet. Trois termes (modes de véridiction, techniques de gouvernementalité, formes de pratique de soi) qui correspondent terme à terme aux trois moments du cercle : vérité, pouvoir, sujet. La triade n'est plus une homologie reconstruite par le commentateur ; elle est le programme explicite que Foucault, à l'aboutissement de son œuvre, formule comme cadre architectonique de tout son travail. Et l'éditeur autorisé du cours, Frédéric Gros, le confirme dans la Situation du cours qu'il publie en 2009 :
90> « Foucault, dans ses premières leçons, redéploie le triptyque de son œuvre critique : une étude des modes de véridiction (plutôt qu'une épistémologie de la Vérité) ; une analyse des formes de gouvernementalité (plutôt qu'une théorie du Pouvoir). [...] Les trois dimensions du Savoir, du Pouvoir et du Sujet (ou plutôt : de la véridiction, de la gouvernementalité et des modes de subjectivation), par lesquelles Foucault avait caractérisé son projet [...]. » (Gros, Situation du cours de CV)
92L'attestation est triple : Foucault formule la triade en 1984 ; Gros la formule en 2009 dans son commentaire éditorial ; et nous la reconstituons en 2026 comme structure architectonique de la séquence 1978-1984. La cohérence des trois lectures (l'auteur, l'éditeur, le commentateur) n'est pas une coïncidence interprétative ; elle indique que la triade est effectivement la structure que l'œuvre déploie, depuis Surveiller et punir (1975) jusqu'au Courage de la vérité (1984), en passant par le moment d'exposition du miroir libéral en NB (1979).

II. Le marché libéral comme cas du cercle
Naissance de la biopolitique (1979) — ou le drame structural de la généalogie
Énoncé du drame
101Il faut, avant de déployer l'analyse de Naissance de la biopolitique, énoncer la thèse dans son acuité. NB n'est pas, dans la séquence de l'œuvre, un cours de plus consacré à un objet supplémentaire. C'est le moment où la généalogie foucaldienne, en prenant pour objet le marché libéral, rencontre la structure même qu'elle pratique depuis dix ans. Le marché, comme l'analyse va le démontrer, produit du vrai (vérité des prix) par sélection compétitive entre agents rationnels, et présuppose-renforce un certain type de sujet. Or c'est exactement ce que la généalogie foucaldienne fait : elle produit du vrai sur la folie, le crime, la sexualité par l'analyse de la sélection compétitive entre discours, énoncés et pratiques dans des régimes de véridiction, et elle présuppose-renforce un certain type de sujet : le sujet du savoir, le généalogiste, l'archéologue.
103L'opération d'analyse, en cherchant à comprendre le libéralisme de l'extérieur, se découvre à elle-même comme structurellement identique à son objet. La généalogie foucaldienne, telle qu'elle a fonctionné de 1970 à 1976, est une forme de libéralisme appliquée aux idées, aux discours et aux institutions. Elle est une économie politique des énoncés. Faire la généalogie du libéralisme, c'est rencontrer la généalogie comme libéralisme.
105Cette thèse n'est pas une critique externe formulée par un commentateur : c'est ce que la séquence textuelle de 1979 expose. Et c'est ce drame structural qui motive la séquence 1980-1984. Le tournant éthique n'est pas un revirement philosophique gratuit, ni un retour métaphysique au sujet ; c'est l'opération par laquelle la généalogie, ayant rencontré son miroir libéral, sort de l'isostructuralité par une attaque sur le seul point partagé : le sujet rationnel comme postulat. Les développements qui suivent étayent cette thèse en quatre temps (le marché comme lieu de véridiction, la circularité production/consommation, l'homo œconomicus comme sujet du cercle, et le tableau structurel qui formule explicitement le drame), avant de revenir, en cinquième temps, sur la cohérence interne du dispositif libéral pour montrer pourquoi l'attaque ne peut viser qu'un seul point.
Le marché comme lieu de véridiction
109La leçon du 17 janvier 1979 ouvre l'analyse en formulant la thèse historique fondamentale : le marché a changé de fonction au XVIIIe siècle. Foucault distingue avec précision deux régimes successifs.
111Avant le tournant : le marché médiéval, et plus largement le marché européen jusqu'au début du XVIIIe siècle, comme lieu de juridiction. Foucault l'écrit :
113> « Le marché [...] tel qu'il a fonctionné au Moyen Âge, au XVIe, au XVIIe siècle [...] c'était essentiellement un lieu de justice. [...] Le prix de vente qui était fixé dans le marché était considéré [...] comme un prix juste ou en tout cas un prix qui devait être le juste prix. [...] Ce qui devait être assuré, c'était l'absence de fraude. [...] Disons que le marché était un lieu de juridiction. » (NB, l. 92)
115Le juste prix médiéval est un prix moral : il doit entretenir un certain rapport avec le travail accompli, les besoins du producteur, les capacités d'achat des plus pauvres. Le marché est réglementé : il a des prix fixés, des objets autorisés, une réglementation de la qualité, des sanctions de la fraude. Sa fonction est judiciaire : il distribue selon la justice.
117Après le tournant : à partir du milieu du XVIIIe siècle, avec les physiocrates et Adam Smith, le marché change de fonction. Il devient lieu de véridiction :
119> « Le marché est apparu, au milieu du XVIIIe siècle, comme [...] obéissant et devant obéir à des mécanismes "naturels", c'est-à-dire à des mécanismes spontanés [...]. C'est le marché qui va faire que le bon gouvernement, ce n'est plus tout simplement un gouvernement juste. C'est le marché qui va faire que le gouvernement, maintenant, pour pouvoir être un bon gouvernement, devra fonctionner à la vérité. » (NB, l. 92)
121Le déplacement est philosophiquement décisif. La fonction du marché n'est plus de distribuer selon la justice : elle est de dire le vrai. Et ce qu'il dit comme vrai, ce sont les prix. Foucault prend soin de préciser immédiatement ce qu'il faut entendre par cette « vérité des prix » :
123> « Non pas, bien sûr, que les prix soient au sens strict vrais, qu'il y ait des prix vrais et qu'il y ait des prix faux, ce n'est pas cela. Mais ce qu'on découvre à ce moment-là [...] c'est que les prix, dans la mesure où ils sont conformes aux mécanismes naturels du marché, vont constituer un étalon de vérité qui va permettre de discerner dans les pratiques gouvernementales celles qui sont correctes et celles qui sont erronées. Autrement dit, c'est bien le mécanisme naturel du marché et la formation d'un prix naturel qui vont permettre [...] de falsifier et de vérifier la pratique gouvernementale. Le marché [...] constitue en ce sens un lieu de véridiction, je veux dire un lieu de vérification-falsification pour la pratique gouvernementale. » (NB, l. 92)
125La précision est cruciale. Foucault ne dit pas que les prix sont le vrai. Il dit qu'ils constituent un étalon, c'est-à-dire qu'ils ont une fonction de test, de vérification-falsification, pour autre chose. Le marché n'est pas une instance ontologique de vérité (comme l'aurait été un Dieu providentialiste régissant l'économie depuis sa sagesse) ; il est une instance épistémique : un dispositif qui produit du vrai à la pratique gouvernementale. La pratique gouvernementale doit se mesurer à l'étalon du marché ; selon qu'elle est conforme ou non aux prix « naturels » qui émergent de la concurrence libre, elle est vraie ou fausse comme pratique.
127C'est exactement ce que Foucault dit, dans Surveiller et punir, des examens médicaux ou des évaluations pédagogiques. Ils produisent un savoir vrai sur les individus, qui sert à organiser leur conduite. Le marché, dans la lecture foucaldienne, opère selon la même logique épistémique que les institutions disciplinaires. Il est structurellement homologue aux dispositifs analysés dans la généalogie pré-1979. Ce qui change, c'est l'objet : non plus le corps individuel, mais l'économie collective ; non plus la conduite, mais le prix. La structure reste la même : production institutionnelle d'un régime de véridiction par sélection compétitive entre éléments individuels.
La circularité production/consommation
131Ce qui est philosophiquement plus puissant encore, c'est que Foucault explicite, dans la leçon du 24 janvier 1979, la circularité du dispositif libéral. Le passage est central pour notre thèse, et mérite d'être cité dans son intégralité :
133> « Si j'emploie le mot "libéral", c'est d'abord parce que cette pratique gouvernementale qui est en train de se mettre en place ne se contente pas de respecter telle ou telle liberté, de garantir telle ou telle liberté. Plus profondément, elle est consommatrice de liberté. Elle est consommatrice de liberté dans la mesure où elle ne peut fonctionner que dans la mesure où il y a effectivement un certain nombre de libertés [...]. La nouvelle raison gouvernementale a donc besoin de liberté, le nouvel art gouvernemental consomme de la liberté. Consomme de la liberté, c'est-à-dire qu'il est bien obligé d'en produire. Il est bien obligé d'en produire, il est bien obligé de l'organiser. Le nouvel art gouvernemental va donc se présenter comme gestionnaire de la liberté [...]. Le libéralisme formule ceci, simplement : je vais te produire de quoi être libre. Je vais faire en sorte que tu sois libre d'être libre. » (NB, leçon du 24 janvier 1979)
135Quatre points méritent ici d'être soulignés. D'abord, le libéralisme présuppose la liberté de ses agents : il ne peut fonctionner sans elle. Ensuite, il produit cette liberté qu'il présuppose : il en est, comme l'écrit Foucault, « consommateur », ce qui implique qu'il doive en organiser la production. Puis, la formule « je vais te produire de quoi être libre » est l'énoncé canonique de la circularité : le dispositif fabrique la condition même qui le rend possible, et il le fait à travers un travail incessant d'organisation, de cadrage juridique, de garanties institutionnelles. Enfin, et c'est philologiquement essentiel, Foucault établit lui-même, quelques lignes plus loin dans la même leçon, le lien explicite entre le libéralisme et son champ d'analyse pré-1979 :
137> « Liberté économique, libéralisme [...] et techniques disciplinaires, là encore les deux choses sont parfaitement liées. » (NB, leçon du 24 janvier 1979)
139Cette dernière phrase est décisive pour notre argument. L'homologie entre libéralisme et techniques disciplinaires n'est pas une projection herméneutique du commentateur : elle est attestée par l'œuvre elle-même, dans le texte du cours qui inaugure son analyse du libéralisme. Foucault relie son champ d'analyse pré-1979 (les disciplines) et son nouvel objet (le libéralisme) par une affirmation d'identité structurelle : « parfaitement liées ». La généalogie des techniques disciplinaires et la nouvelle analyse du libéralisme sont, dès l'ouverture de NB, posées comme appartenant au même type de phénomènes.
141L'ensemble forme une thèse structurale précise : le libéralisme fonctionne comme un dispositif disciplinaire à objet économique. Il produit la liberté qu'il consomme, comme la discipline pénitentiaire produit le délinquant qu'elle suppose discipliner. Il est, dans la grille foucaldienne propre, un cas de la structure générale qui organise la généalogie depuis dix ans.
Le prix comme opérateur de pouvoir : le pôle manquant du cercle libéral
145Avant de passer au sujet, il faut établir un point que les lectures rapides du « marché lieu de véridiction » laissent échapper : dans le cercle libéral, le pouvoir n'est pas un pôle extérieur au marché, occupé par le seul gouvernement qui viendrait se vérifier à l'étalon des prix. Le pouvoir figure dans le cercle deux fois. Une première fois au pôle gouvernemental, comme on vient de le voir : le marché dit le vrai à une pratique de gouvernement qui vient s'y vérifier et s'y falsifier. Une seconde fois à l'intérieur même du dispositif, sous les espèces du prix. Trois séries de textes l'attestent.
147La première série définit le marché par l'inégalité, non par l'équivalence. Dans la leçon du 7 février 1979, Foucault établit que ce qui fait le marché pour les néolibéraux, ce n'est pas l'échange entre équivalents mais la concurrence, et que la concurrence est un rapport entre inégaux :
149> « L'essentiel du marché, c'est la concurrence, c'est-à-dire que ce n'est pas l'équivalence, c'est au contraire l'inégalité. » (NB, leçon du 7 février 1979)
151La concurrence y est décrite comme « un jeu formel entre des inégalités ». Le marché n'est donc pas une machine à égaliser des valeurs ; c'est une machine à faire jouer des écarts.
153La deuxième série donne au prix la fonction exacte que Surveiller et punir donnait aux techniques disciplinaires : différencier, hiérarchiser, distribuer. Dans la leçon du 14 février 1979, la régulation par le mécanisme des prix « s'obtient non pas du tout par des phénomènes d'égalisation, mais par un jeu de différenciations », et la politique sociale conforme au dispositif doit « laisser jouer l'inégalité ». Le prix distingue : ce qui est cher sépare ceux qui accèdent de ceux qui n'accèdent pas, ce qui est rentable sépare ceux qui survivent au jeu de ceux qui en sortent. Or différencier, hiérarchiser, distribuer est très précisément, dans la grammaire foucaldienne, la définition d'un mécanisme de pouvoir : c'est ce que les disciplines faisaient des corps, par rangs et par écarts. (Que le prix opère aussi comme barrière d'accès, réservant certains biens à certains agents, est une inférence que le texte de NB ne formule pas en toutes lettres ; nous la signalons comme telle, en pointillé, car les trois séries citées suffisent à la démonstration.)
155La troisième série referme le cercle sur le sujet, et c'est la plus forte. Dans la leçon du 28 mars 1979, au terme du dossier Becker, l'homo œconomicus est défini comme celui « qui répond systématiquement aux modifications dans les variables du milieu », et par là même comme « celui qui est éminemment gouvernable », « corrélatif d'une gouvernementalité qui va agir sur le milieu et modifier systématiquement les variables du milieu ». Or les variables du milieu, dans l'analyse économique de la pénalité que Foucault vient d'exposer, sont des coûts et des gains, c'est-à-dire des prix : la gouvernementalité néolibérale conduit les conduites par les prix. Le mécanisme était en germe dès la leçon du 31 janvier 1979, côté allemand, où le mécanisme des prix doit assurer « la fonction de direction du processus économique » : direction, conduite, le vocabulaire du pouvoir.
157Le cercle libéral s'écrit donc à trois pôles pleins, et le pouvoir est dedans : une véridiction (les prix comme étalon de vérité), un pouvoir (les prix comme opérateur de différenciation, de sélection et de conduite des conduites), un sujet (l'homo œconomicus, condition et produit du jeu). C'est ce cercle complet, et non un cercle amputé de son pôle de pouvoir, que la suite de l'analyse doit comparer à la généalogie.
L'homo œconomicus comme sujet du cercle
161La troisième dimension du cercle (le sujet présupposé/renforcé) est déployée dans les leçons du 21 et du 28 mars 1979, autour de la figure de l'homo œconomicus. L'analyse opère une distinction historique fondamentale entre deux moments de cette figure.
163Premier moment : libéralisme classique (Hume, Smith) et physiocrates. L'homo œconomicus y est « partenaire intangible du laissez-faire » (NB, l. 1220). Il est le sujet rationnel qui poursuit son intérêt, et qu'il ne faut pas toucher pour que le marché fonctionne. Le rôle du gouvernement est précisément de ne pas intervenir sur lui : le laisser jouer son jeu d'intérêt, dans la confiance que la convergence des intérêts individuels produira le bénéfice collectif (la fameuse main invisible de Smith). L'homo œconomicus classique est ainsi un présupposé du dispositif : il fonctionne comme un donné anthropologique sur lequel la rationalité gouvernementale doit se régler.
165Deuxième moment : néolibéralisme américain (école de Chicago, Gary Becker). Ici, l'homo œconomicus change de statut. Il devient « éminemment gouvernable » :
167> « De partenaire intangible du laissez-faire, l'homo œconomicus apparaît maintenant comme le corrélatif d'une gouvernementalité qui va agir sur le milieu et modifier systématiquement les variables du milieu. » (NB, l. 1220)
169Devenu objet d'incitations, de modifications du milieu, de calculs comportementaux (Becker, dans les années 1960, généralise la grille économique à toute conduite rationnelle, y compris le crime, le mariage, l'éducation des enfants), l'homo œconomicus n'est plus seulement la condition du marché : il devient son produit. Le dispositif néolibéral fabrique le sujet rationnel qu'il suppose. Les politiques publiques néolibérales (réforme des incitations fiscales, ciblage des comportements, ingénierie des choix) produisent un sujet qui devient l'agent rationnel que le dispositif présuppose.
171La circularité est complète. Le sujet rationnel est, dans la séquence libérale telle que NB la décrit, à la fois la condition et le produit du dispositif marchand. C'est exactement la structure du délinquant dans SP, du sujet de désir dans VS, du sujet psychiatrique dans HF, transposée dans le registre économique. La leçon du 28 mars 1979 est, à cet égard, l'aboutissement analytique de NB : elle expose le cercle libéral comme cercle disciplinaire à objet économique, et identifie l'homo œconomicus comme le sujet de ce cercle. Tout y est en place pour que l'œuvre puisse, dans la leçon suivante, énoncer le drame.
Le drame structural : la généalogie comme libéralisme des idées
175Les trois sections précédentes ont déployé l'analyse foucaldienne du dispositif libéral. Il faut maintenant formuler ce que cette analyse, par sa structure même, expose : la généalogie foucaldienne pratique, dans son propre champ, exactement ce qu'elle décrit dans le libéralisme. Il faut détailler ce parallèle, terme à terme, sans en esquiver l'acuité.
177D'abord, le marché produit du vrai par sélection compétitive entre agents. Les prix ne se décrètent pas d'en haut ; ils résultent de la confrontation, à chaque instant, d'innombrables décisions individuelles d'agents qui poursuivent leurs intérêts. Cette confrontation sélectionne, parmi les valuations possibles, celles qui se stabilisent comme « prix naturels », « bons prix », « prix justes » au sens nouveau, vrais en tant qu'ils émergent du jeu lui-même et ne sont pas imposés du dehors. « Les prix, dans la mesure où ils sont conformes aux mécanismes naturels du marché, vont constituer un étalon de vérité » (NB, l. 92). Le marché est un dispositif épistémique au sens propre : un dispositif qui produit, par compétition d'éléments individuels, des énoncés qui valent comme vrais pour la pratique qui les invoque.
179Or, en regard, la généalogie foucaldienne produit du vrai par sélection compétitive entre discours. Depuis les Leçons sur la volonté de savoir (1970-1971), Foucault théorise la production historique de la vérité comme issue de luttes, de conflits, de stratégies. La préface de Defert et Ewald à LVS, fidèle au geste foucaldien, le formule : « La vérité naît dans des conflits, la concurrence des prétentions. » La généalogie ne dit pas ce qui est vrai au sens où elle prétendrait à une connaissance souveraine ; elle décrit comment, à un moment donné, certains énoncés se stabilisent comme vrais dans un régime de véridiction, par sélection entre des prétentions rivales, dans un champ de forces et de luttes. La folie, le crime, la sexualité ne sont pas des essences que la généalogie révèle ; ce sont des stabilisations historiques d'énoncés en compétition dans des dispositifs concrets. Sur ce point structural, la méthode est identique à celle qu'elle décrit dans le marché : on a là, dans les deux cas, un dispositif où la compétition d'éléments individuels (énoncés, agents) produit un effet de vérité.
181Et cette économie du vrai est, des deux côtés, armée d'un opérateur de pouvoir interne. Côté libéral, on l'a établi : le prix, qui différencie, sélectionne et conduit. Côté généalogique, Foucault l'avait défini dès 1977, dans le texte où il forge l'expression qui dit tout : « l'économie politique de la vérité ». Le régime de vérité y est décrit par « les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres », et la vérité y « détient des effets réglés de pouvoir » (DE3, 1977). Distinguer et sanctionner des énoncés, c'est ce que le prix fait des agents : la qualification et la disqualification des discours sont à l'économie des énoncés ce que le prix est à l'économie des marchandises. Dans les deux économies, la sélection compétitive n'est pas un jeu neutre : elle distribue du pouvoir en même temps qu'elle stabilise du vrai.
183Ensuite, le marché présuppose et renforce le sujet rationnel. Sans agents rationnels, sans homo œconomicus qui calcule son intérêt, pas de marché. Et avec marché, l'homo œconomicus se renforce : il devient « éminemment gouvernable » (NB, l. 1220), c'est-à-dire qu'il est de plus en plus produit comme l'agent que le dispositif suppose. Le sujet rationnel est à la fois la condition logique et l'effet historique du dispositif libéral.
185En regard, la généalogie foucaldienne présuppose et renforce le sujet du savoir. Sans sujet du savoir, sans généalogiste qui prend le cercle pouvoir/vérité/sujet pour objet, pas de généalogie. Et avec généalogie, le sujet du savoir se renforce : il acquiert une position privilégiée qui consiste à décrire le cercle dans lequel les autres sont pris (les fous, les criminels, les sujets de désir). Cette position d'extériorité épistémique est précisément ce que la généalogie n'a pas pris pour objet avant 1980. Dans la généalogie pré-1979, il n'y a pas de thématisation du sujet qui fait la généalogie. Ce sujet fonctionne comme un point d'observation présupposé, dont la rationalité (sa capacité à analyser le cercle) n'est pas elle-même historicisée. Le généalogiste est présupposé comme sujet rationnel (au sens : sujet capable d'analyse, de comparaison, de synthèse, de jugement) et il est renforcé par chaque généalogie réussie qui consolide cette position.
187Les quatre éléments s'alignent en parallèle.
189| | Libéralisme | Généalogie foucaldienne |
190|---|---|---|
191| Dispositif de pouvoir | Marché, concurrence, contrats, bourses | Champ discursif, institutions, dispositifs |
192| Opérateur de pouvoir interne | Le prix : différencie, sélectionne, conduit les agents | Qualification/disqualification : distingue et sanctionne les énoncés |
193| Production de vérité | Vérité des prix (véridiction marchande) | Régimes de véridiction (folie, crime, sexe) |
194| Sujet présupposé | Homo œconomicus, agent d'intérêt | Sujet du savoir, généalogiste |
195| Sujet renforcé | Sujet « gouvernable » de Becker | Position d'extériorité épistémique |
197Les deux dispositifs ont la même forme. Ils diffèrent par leur objet (prix versus énoncés) et par leur registre (économique versus épistémique), mais la structure est identique, pôle à pôle, opérateur de pouvoir compris. Le marché est une économie politique des marchandises ; la généalogie est, au sens que Foucault donne lui-même à l'expression en 1977, une économie politique de la vérité. L'œuvre foucaldienne, en analysant le marché libéral comme cercle aléthurgique en 1979, fait l'analyse de la structure même qu'elle pratique. Le geste analytique se découvre à lui-même comme reproduisant la structure qu'il analyse.
199Le parallèle peut alors se dire dans les deux sens. La généalogie est un libéralisme appliqué aux idées ; mais le libéralisme est aussi, en toute rigueur, une généalogie : un dispositif qui produit du vrai par sélection compétitive entre éléments individuels, qui distribue du pouvoir par les prix, qui repose sur un sujet posé comme hypothèse, et qui, seul parmi les cas du cercle, se théorise lui-même comme tel. La prison produit le délinquant sans écrire la théorie de cette production ; le libéralisme écrit la sienne, de Smith à Becker, dans une « cohérence réfléchie, raisonnée » (NB, l. 30), comme « un art rationnel de gouverner ». C'est cette réflexivité qui fait du marché le miroir de la méthode : la généalogie y rencontre non pas un cercle de plus, mais un cercle qui, comme elle, se sait produire de la vérité. Une précision s'impose toutefois : Smith, Hume ou Becker ne théorisent pas leur dispositif comme cercle du pouvoir et de la vérité, concepts dont ils ne disposent pas ; ils le théorisent comme maximisation de richesse et de liberté. Le libéralisme est une généalogie spontanée, qui se pense dans son propre vocabulaire (intérêt, richesse, liberté) sans disposer du vocabulaire du cercle.
201Le drame structural est là, sans appel à aucune intériorité : la séquence textuelle de NB, en déployant le cercle dans le registre économique, expose à elle-même son propre fonctionnement. Le marché libéral est le miroir méthodologique de la généalogie foucaldienne. Et un miroir, à la différence d'un objet ordinaire d'analyse, n'a pas d'extériorité où se placer pour le décrire. On ne peut pas en faire le tour, on ne peut pas en sortir par le geste qu'on y dirige. L'analyse foucaldienne du libéralisme est libéralisme, dans le geste même qui prétend le décrire de l'extérieur.
203La conséquence est cruciale pour la suite. Si la généalogie est isostructurelle au libéralisme, elle ne peut pas le critiquer comme on critique un objet extérieur. Toute critique formulée depuis la position généalogique reproduit la position que le libéralisme occupe : celle d'un dispositif qui produit du vrai par sélection compétitive et qui présuppose un sujet rationnel. Pour sortir du miroir, il faut une opération qui dissout le pré-supposé partagé. Ce pré-supposé, c'est le sujet rationnel. Et c'est précisément ce que la séquence 1980-1984 va faire. La section IV reviendra sur cette opération. Mais il fallait, avant elle, formuler le drame qui la motive : non pas drame psychologique de Foucault, mais drame structural de l'œuvre lue comme texte.
La cohérence et la consistance du dispositif
207Il reste, avant de quitter NB, à souligner un trait philologique souvent négligé. Foucault, dans NB, attribue explicitement au libéralisme une cohérence et une consistance structurales. Ce n'est pas un dispositif chaotique ou contradictoire dont la critique pourrait démonter les illogismes ; c'est un système conceptuellement robuste, dont la cohérence interne est attestée par l'analyse elle-même.
209Quatre attestations textuelles, qui ensemble forment une chaîne. NB l. 30 (leçon du 10 janvier) : « On va, à partir du milieu du XVIIIe siècle, pouvoir établir une cohérence réfléchie, raisonnée ; cohérence établie par des mécanismes intelligibles qui lient ces différentes pratiques. » NB l. 268 (sur le néolibéralisme) : « Il s'agit, en fait, d'une programmation nouvelle de la gouvernementalité libérale. [...] tout un ensemble d'idées, de principes d'analyse, etc., parfaitement cohérents. » NB l. 1226 (28 mars 1979) : « Le libéralisme, dans sa consistance moderne, a commencé lorsque, précisément, fut formulée cette incompatibilité essentielle entre [...] la multiplicité non totalisable [...] et l'unité totalisante du souverain juridique. » Et enfin, NB l. 422-424 (sur les ordolibéraux) : « La concurrence [...] ne doit ses effets qu'à l'essence qu'elle détient. [...] La concurrence, c'est une essence. La concurrence, c'est un eidos. La concurrence, c'est un principe de formalisation. La concurrence a une logique interne, elle a sa structure propre. »
211Quatre termes structuraux dans une seule phrase : essence, eidos, principe formel, logique interne. Foucault qualifie la concurrence dans le vocabulaire husserlien, celui de l'eidétique. La concurrence n'est pas une donnée empirique ou un fait naturel ; c'est une structure formelle. Elle a donc, par construction, la robustesse logique d'une eidos husserlienne : elle ne peut pas être réfutée par l'empirie, elle peut seulement être produite (par des institutions) ou ne pas l'être.
213Cette caractérisation a une conséquence stratégique fondamentale. La cohérence et la consistance internes du dispositif libéral ne sont pas attaquables par la généalogie. La généalogie ne peut pas montrer que le dispositif est contradictoire (il ne l'est pas, Foucault l'atteste) ; elle ne peut pas montrer que la concurrence est fausse comme principe formel (elle ne peut l'être, par construction eidétique). La généalogie peut seulement montrer que la réalisation historique du dispositif est contingente : que le dispositif eût pu ne pas exister, qu'il a une histoire, qu'il pourrait être autre. Mais la réfutation logique est exclue, en droit.
215Mais alors, où la généalogie peut-elle attaquer le dispositif, si elle veut s'en distinguer ?

III. Le sujet rationnel comme postulat unique
Le passage du 28 mars 1979 : identification de la butée
223La réponse à la question précédente est donnée dans la leçon du 28 mars 1979, leçon que la littérature secondaire n'a pas thématisée comme moment philosophique décisif, alors que nous proposons d'y voir le centre architectural de NB. Foucault y entreprend une « histoire de la notion d'homo œconomicus avant Walras et Pareto », c'est-à-dire une généalogie du sujet de la rationalité économique. Le développement remonte au XVIIIe siècle et identifie chez Hume le point de cristallisation.
225Le passage central, qu'il faut citer longuement parce qu'il fonde toute la suite de l'analyse :
227> « Ce que l'empirisme anglais — disons, ce qui apparaît en gros avec Locke —, ce que l'empirisme anglais apporte, et sans doute pour la première fois dans la philosophie occidentale, c'est un sujet qui n'est pas tellement défini ni par sa liberté, ni par l'opposition de l'âme et du corps, ni par la présence d'un foyer ou noyau de concupiscence plus ou moins marqué par la chute ou le péché, mais un sujet qui apparaît comme sujet de choix individuels à la fois irréductibles et intransmissibles. Irréductible, qu'est-ce que cela veut dire ? Je vais prendre un exemple très simple, c'est celui si souvent cité de Hume qui dit ceci : quand on fait l'analyse des choix de l'individu, [...] à quel élément irréductible est-ce que l'on peut arriver ? Eh bien, dit-il, "si on demande à quelqu'un : pourquoi est-ce que tu prends de l'exercice ? Il va répondre : je prends de l'exercice parce que je désire la santé. On va lui demander : pourquoi est-ce que tu désires la santé ? Et il va répondre : parce que je préfère la santé à la maladie. On va lui demander à ce moment-là : pourquoi est-ce que tu préfères la santé à la maladie ? Il va répondre : parce que la maladie est pénible et que je ne veux pas par conséquent aller mal. Et si on lui demande pourquoi est-ce que la maladie est pénible, à ce moment-là il se trouvera en droit de ne pas répondre, car la question n'a pas de sens". Le caractère pénible ou non pénible de la chose constitue en lui-même une raison de choix au-delà de laquelle on ne peut pas aller. Le choix entre le pénible et le non-pénible constitue un irréductible qui ne renvoie à aucun jugement, qui ne renvoie à aucun raisonnement ou calcul. C'est une sorte de butée régressive dans l'analyse. » (NB, l. 1220)
229Quatre traits structurent ce passage. D'abord, la formulation de la thèse d'irréductibilité : il existe, dans l'analyse du sujet humien, un point « au-delà duquel on ne peut pas aller ». Le primitif (le pénible) ne se dérive pas d'un autre principe : il est l'arrêt de l'analyse. Ensuite, la nomination du primitif : Foucault l'appelle « butée régressive ». L'expression est philosophiquement précise : elle désigne le point où l'analyse régressive (la recherche des conditions de) bute, ne peut plus remonter. C'est, dans le vocabulaire logique classique, ce qu'on appelle un axiome : une proposition que le système suppose et qui ne se démontre pas à partir du système lui-même. Puis, la précision structurale : Foucault souligne que ce caractère n'est pas seulement épistémique (au sens où l'analyse, par hasard, ne pourrait pas aller plus loin), mais structurel : « il ne renvoie à aucun jugement, à aucun raisonnement ou calcul ». Le sujet humien est donc un primitif logique au sens fort. Enfin, fait philologique décisif, la recherche dans le corpus Classiques.app confirme que l'expression « butée régressive » est un **hapax** : elle apparaît une seule fois dans tout le corpus foucaldien. Le geste d'identification est singulier, unique, exceptionnel. Foucault ne reformule jamais cette expression ailleurs ; il l'invente pour ce moment précis. La densité philosophique du moment est marquée par sa singularité lexicale.
231Le passage continue en déployant la seconde propriété du sujet humien :
233> « Deuxièmement, ce type de choix est un choix intransmissible. [...] Ce sont donc des choix irréductibles et des choix qui sont intransmissibles par rapport au sujet. Ce principe d'un choix individuel, irréductible, intransmissible, ce principe d'un choix atomistique et inconditionnellement référé au sujet lui-même, c'est cela que l'on appelle l'intérêt. » (NB, l. 1220)
235Quatre déterminations du sujet humien sont ainsi déployées : irréductible, intransmissible, atomistique, inconditionnel. Ces quatre déterminations forment, prises ensemble, l'énoncé structural du primitif libéral. Le sujet d'intérêt est : (a) irréductible : il ne se dérive d'aucun principe plus fondamental ; (b) intransmissible : sa structure ne se communique pas d'un sujet à un autre, chaque sujet d'intérêt est singulier ; (c) atomistique : chaque sujet est une unité minimale d'intérêt, séparée des autres ; (d) inconditionnel : son intérêt n'est conditionné par rien d'extérieur. Quatre propriétés qui, ensemble, désignent un axiome au sens strict de la logique formelle : une proposition primitive, séparée, non démontrable, fondatrice du système.
La caractérisation comme « postulat »
239Ce qui rend l'argument décisif, c'est que Foucault emploie littéralement le terme postulat à deux endroits du corpus : l'un dans NB lui-même, l'autre dans le résumé du cours publié à l'Annuaire du Collège de France (et repris dans Dits et écrits) :
241> « La rationalisation libérale part du postulat que le gouvernement [...] ne saurait être, à lui-même, sa propre fin. » (DE3, l. 7932 ; NB, l. 1432 — formulation identique dans les deux lieux)
243L'occurrence est doublement significative. D'abord, parce que postulat est un terme philosophiquement précis : Foucault, qui maîtrise le vocabulaire kantien et husserlien, sait ce qu'il dit en l'employant. Un postulat, c'est une proposition que l'on admet sans démonstration pour fonder un système, par opposition à un axiome strictement intra-théorique, ou à une hypothèse empiriquement testable. Ensuite, parce que cette caractérisation apparaît à deux endroits stratégiquement choisis : dans le cours lui-même et dans le résumé synthétique destiné à l'Annuaire. Foucault tient à cette caractérisation suffisamment pour la reformuler à l'identique dans les deux lieux, dans deux contextes distincts (l'oral du cours, l'écrit de la synthèse).
245Le libéralisme est donc, dans l'analyse foucaldienne, un système qui part d'un postulat. Et ce postulat, en dernière analyse, n'est rien d'autre que le sujet rationnel : le gouvernement n'est pas sa propre fin parce qu'il existe une autre fin (la conduite des sujets rationnels qui poursuivent leurs intérêts) qui le subordonne. Le postulat libéral revient à poser : il y a des sujets rationnels qui poursuivent leurs intérêts, et c'est en référence à ces sujets que toute pratique gouvernementale doit être évaluée. Le sujet rationnel est, dans cette construction, le point de départ non démontrable d'où dérive l'ensemble du dispositif.
Le « seul îlot de rationalité »
249La formulation la plus puissante de la singularité du postulat se trouve quelques lignes après la « butée régressive », dans la conclusion de la leçon du 28 mars 1979 :
251> « La rationalité économique se trouve non seulement entourée par, mais fondée sur l'inconnaissabilité de la totalité du processus. L'homo œconomicus, c'est le seul îlot de rationalité possible à l'intérieur d'un processus économique dont le caractère incontrôlable ne conteste pas, mais fonde, au contraire, la rationalité du comportement atomistique de l'homo œconomicus. » (NB, l. 1226)
253Le mot « seul » est décisif. Foucault dit textuellement que l'homo œconomicus est le seul point de rationalité dans le dispositif. Le marché, système global, intotalisable, opaque à tout regard souverain (l'image de la main invisible est élaborée juste avant cette phrase), n'est pas rationnel comme système. Sa rationalité réside uniquement dans le point individuel : le sujet rationnel qui calcule ses intérêts. Tout le reste (l'opacité du marché, son intotalisabilité, l'aveuglement nécessaire du souverain économique) n'est rationnel qu'en fondant ce point unique.
255Trois points structuraux découlent de cette caractérisation. D'abord, l'unicité : il n'y a qu'un seul îlot de rationalité dans le dispositif. Si l'on veut attaquer le dispositif, c'est ce point qu'il faut atteindre, non l'opacité globale, qui ne serait pas attaquable par construction. Ensuite, le fondement : le caractère intotalisable du marché ne conteste pas, mais fonde la rationalité atomistique. La robustesse du dispositif (intotalisabilité, irréfutabilité globale) repose précisément sur l'irréductibilité du point individuel. Plus l'analyste reconnaît l'opacité du système, comme le fait Foucault à travers sa lecture de la main invisible, plus il consacre la rationalité du sujet comme point unique de transparence. Enfin, la logique interne : le sujet rationnel n'est pas un fait empirique du marché ; c'est sa condition logique. Sans lui, le dispositif s'effondre. Avec lui, le dispositif est logiquement clos.
257L'analyse foucaldienne, en formulant cette thèse, identifie donc exactement le point d'appui unique du cercle pouvoir/vérité/sujet libéral. C'est l'angle d'attaque obligatoire pour quiconque voudrait sortir de ce cercle.
Trois figures historiques du même postulat
261L'analyse de NB déploie ce postulat dans trois moments historiques, qui sont autant de figures de la même structure.
263La première figure est celle de Hume : Traité de la nature humaine, 1739-1740. Le sujet d'intérêt y apparaît comme primitif logique de l'analyse de la décision individuelle. Irréductible, intransmissible, atomistique, il fonde la philosophie empiriste anglaise dans son rapport au politique. C'est la formulation que Foucault appelle, dans NB, « empiriste anglaise » du sujet (NB, l. 1218), formulation qui, à travers Hume et au-delà jusqu'à Bentham, fonde le libéralisme classique et le calcul utilitariste.
265La deuxième figure est celle de l'ordolibéralisme allemand : école de Fribourg, 1930-1960, autour d'Eucken, Röpke, Müller-Armack. Ici, la concurrence n'est plus posée comme donnée naturelle qu'il suffirait de laisser jouer ; elle est posée comme un eidos formel à produire par un cadre juridico-institutionnel approprié. Le sujet rationnel n'est plus présupposé comme nature donnée ; il est l'effet à produire par l'institution. C'est le néolibéralisme allemand, contemporain de la reconstruction d'après-guerre, qui inspirera l'« économie sociale de marché » de la République fédérale. Foucault le caractérise au moyen du vocabulaire husserlien (la concurrence comme essence, eidos, principe de formalisation), qui marque que le sujet rationnel reste, structuralement, un postulat formel, simplement déplacé de la nature vers la construction institutionnelle.
267La troisième figure est celle du néolibéralisme américain : école de Chicago, 1960-1979, autour de Friedman, Stigler, et particulièrement de Gary Becker. La généralisation de l'homo œconomicus y atteint son point extrême : toute conduite rationnelle est analysable économiquement. Becker applique l'analyse économique au crime (la pénalité comme calcul de coût), au mariage (la formation des couples comme allocation de ressources), à l'éducation des enfants (le capital humain). Le sujet rationnel n'est plus seulement le sujet du marché ; c'est la grille universelle d'intelligibilité des comportements. C'est la leçon du 14 mars 1979 (la théorie du capital humain) et celle du 21 mars (la criminalité comme calcul économique).
269Ces trois figures partagent une même structure : un sujet rationnel comme primitif. Elles diffèrent par le statut de ce primitif : naturel-donné (Hume), construit par l'institution (ordolibéraux), universel-méthodologique (Becker). Mais le primitif est le même. Et c'est lui, sous ses trois formes, que la séquence 1980-1984 va attaquer.
L'angle mort partagé : pourquoi le sujet rationnel est aussi le pré-supposé implicite de la généalogie
273Il faut ici franchir un pas philosophique supplémentaire, qui constitue, à notre sens, l'apport le plus original de la lecture proposée. Si la généalogie foucaldienne décrit dans les disciplines le même cercle pouvoir/vérité/sujet qu'elle trouve dans le libéralisme (et la section II.4 a documenté ce parallèle terme à terme), alors la généalogie partage avec le libéralisme une présupposition implicite. Cette présupposition, c'est celle du sujet du savoir : le sujet qui fait l'analyse, le sujet qui connaît le cercle, le sujet qui écrit la généalogie.
275Dans toutes les analyses pré-1979 (Histoire de la folie, Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses, L'Archéologie du savoir, Surveiller et punir, La Volonté de savoir), l'œuvre prend pour objet des sujets disciplinés par d'autres : le fou, le malade, le criminel, le sujet de désir. La méthode généalogique fait apparaître ces sujets comme produits historiques de dispositifs spécifiques. Mais qui est le sujet qui opère ces analyses ? Le généalogiste, l'archéologue. Ce sujet-là n'est jamais thématisé comme produit historique. Il fonctionne, dans la généalogie pré-1979, comme un présupposé : un sujet de savoir, rationnel, qui se tient en dehors du cercle qu'il décrit.
277C'est précisément la même position structurale que le sujet rationnel libéral. L'homo œconomicus de Hume est le sujet qui poursuit son intérêt et que la théorie libérale présuppose comme primitif. Le sujet généalogique de Foucault est le sujet qui connaît le cercle disciplinaire et que la théorie foucaldienne présuppose comme primitif. Dans les deux cas, un sujet rationnel est posé comme axiome non thématisé du dispositif analytique. Dans le cas libéral, ce sujet rationnel se manifeste comme agent économique poursuivant ses intérêts ; dans le cas généalogique, il se manifeste comme sujet de connaissance produisant des analyses cohérentes. Mais la position structurale est identique : un point d'irréductibilité, présupposé sans être thématisé, qui rend possible l'opération du dispositif.
279C'est ce que nous appellerons l'angle mort partagé. Et c'est ce qui rend la généalogie foucaldienne, dans son état pré-1979, isostructurelle à l'analyse libérale. Les deux décrivent un cercle pouvoir/vérité/sujet qu'elles présupposent depuis un point (le sujet rationnel de l'analyse) qui n'est pas dans le cercle qu'elles décrivent. Il faut donner à ce constat toute sa portée : le sujet rationnel n'est pas seulement un point commun entre deux édifices indépendants ; il est la source commune des deux. C'est sur lui que l'édifice libéral est bâti (le postulat, la butée, le seul îlot) ; c'est sur lui, non thématisé, que la généalogie s'appuie pour analyser ; et le libéralisme apparaît alors comme la forme aboutie, théorisée, réflexive de la structure dont la généalogie est la forme épistémique. Étudier le sujet qui est à la source de l'édifice libéral, c'est du même geste étudier celui qui est à la source de la généalogie.
281La rencontre avec le libéralisme en 1979 expose cet angle mort. Le libéralisme, en tant qu'il est un cercle pouvoir/vérité/sujet identique à ceux que la généalogie décrit, fait apparaître que la généalogie occupe la même position structurale que ce qu'elle critique. La généalogie décrivait depuis l'extérieur le cercle dans lequel les fous, les criminels, les sujets de désir étaient pris ; mais cette « extériorité » est elle-même un effet de la position du sujet du savoir comme primitif présupposé. En d'autres termes, la généalogie ne décrit pas le cercle depuis l'extérieur ; elle le décrit depuis un point qui est le pendant du sujet rationnel libéral : le sujet du savoir comme axiome de la méthode.
283L'attaque sur le sujet rationnel, dans la séquence 1980-1984, prend alors une signification double. Externe d'abord : dissoudre le postulat libéral pour rendre la généalogie distincte de l'analyse libérale. Interne ensuite : déconstruire le pré-supposé implicite de la méthode foucaldienne elle-même, le sujet du savoir comme primitif non thématisé. La séquence 1980-1984 effectue simultanément ces deux opérations ; et c'est ce qui en fait l'opération structurale unifiée que nous proposons de lire.

IV. L'attaque sur le postulat
La séquence 1980-1984
Le déplacement de 1980 : recomposition du concept de régime de vérité
292Le passage de NB à DGV (de mars 1979 à janvier 1980) est philologiquement attesté comme un déplacement par Foucault lui-même. Le 9 janvier 1980, dans la leçon liminaire de Du gouvernement des vivants, il déclare :
294> « Après un premier déplacement, en 1978-1979, du concept de pouvoir à celui de gouvernement, l'objectif du cours est d'élaborer maintenant la notion de savoir dans la direction du problème de la vérité. » (DGV, leçon du 9 janvier 1980, citée par Senellart, Situation du cours)
296Ce déplacement, Michel Senellart le commente avec précision dans la Situation du cours qu'il a publiée pour l'édition Gallimard-Seuil de DGV (2012). Sa formulation est essentielle :
298> « En 1980, en revanche, Foucault recompose entièrement son schéma d'analyse. La question n'est plus de savoir comment le discours s'articule à la pratique, mais par quelle démarche, selon quel mode, en vue de quelles fins un sujet se lie à une manifestation de vérité. » (Senellart, Situation du cours de DGV)
300Senellart constate la rupture, mais l'attribue à la maturation interne du concept de régime de vérité. Le concept aurait été essayé sous forme limitée dans NB (couplé à pratiques + savoir-pouvoir), puis recomposé dans DGV (couplé à sujet + alèthurgie). Pour Senellart, le déplacement est interne à la conceptualisation foucaldienne. Notre lecture le complète et le précise : la recomposition n'est pas arbitraire ni purement immanente : elle est l'opération structurale qui suit logiquement l'identification du postulat partagé en 1979. Senellart décrit ce que la séquence textuelle effectue ; nous proposons de lire pourquoi elle l'effectue à ce moment-là, et vers cet objet-là.
302Ce qui change précisément, dans la recomposition de 1980, c'est la position du sujet dans le couple analytique. Avant 1980, le couple est discours/pratique (formations discursives, pratiques disciplinaires). Le sujet n'y figure pas comme terme propre : il est ce sur quoi s'exerce la pratique et ce que le discours décrit. Après 1980, le couple devient sujet/manifestation de vérité. Le sujet devient un terme du couple analytique, non plus un présupposé tacite. C'est la première condition de sa thématisation comme objet ; c'est, en d'autres termes, le premier pas vers la sortie du cercle.
304Cette recomposition s'accompagne d'une autre opération, philologiquement attestable dans la statistique du corpus. Le concept de régime de véridiction se déplace massivement de son lieu d'origine (le marché libéral) vers d'autres objets, et son intensité s'amplifie progressivement jusqu'au dernier cours :
306| Cours | Année | Occurrences |
307|---|---|---|
308| Leçons sur la volonté de savoir | 1970-71 | 8 (concept naissant) |
309| Sécurité, territoire, population | 1977-78 | 3 |
310| Naissance de la biopolitique | 1978-79 | 14 (marché comme « lieu de véridiction ») |
311| Du gouvernement des vivants | 1979-80 | 17 (aveu chrétien) |
312| Subjectivité et vérité | 1980-81 | 18 (techniques de soi gréco-romaines) |
313| L'Herméneutique du sujet | 1981-82 | 3 |
314| Le Gouvernement de soi et des autres | 1982-83 | 39 (parrêsia politique) |
315| ***Le Courage de la vérité*** | **1983-84** | **51 (parrêsia cynique), pic absolu** |
317Le concept survit à la rupture de 1980 ; il y atteint progressivement son intensité maximale, qui culmine dans le dernier cours, autour de la parrêsia cynique. Ce qui se déplace, c'est l'objet du concept : du marché vers les techniques chrétiennes de l'aveu, puis vers les techniques antiques du soi, puis vers la parrêsia socratique et cynique. La généalogie conserve l'outil analytique (le cercle aléthurgique) mais change radicalement son point d'application. Et ce changement n'est pas anodin : il déplace le sujet d'une position de pré-supposé externe vers une position d'objet thématisé.
Le 30 janvier 1980 : le double sens du mot sujet et l'acte de vérité
321La leçon du 30 janvier 1980 mérite un examen détaillé, car c'est elle qui donne au « second déplacement » sa formulation la plus précise, et c'est elle qui fournit à la suite de la séquence son opérateur technique. Trois semaines après l'annonce du 9 janvier, Foucault reformule le programme de l'année entière :
323> « Revenons maintenant à la question dont je voudrais parler cette année : le gouvernement des hommes par la manifestation de la vérité dans la forme de la subjectivité. [...] Quelle relation entre le fait d'être sujet dans une relation de pouvoir et sujet par lequel, pour lequel et à propos duquel se manifeste la vérité ? Qu'est-ce que c'est que ce double sens du mot "sujet", sujet dans une relation de pouvoir, sujet dans une manifestation de vérité ? » (DGV, leçon du 30 janvier 1980)
325La formule est exactement celle qu'il nous faut : la vérité y est le chemin, le sujet la destination. Le « double sens du mot sujet » (sujet assujetti dans une relation de pouvoir, sujet opérateur d'une manifestation de vérité) est précisément ce que la recomposition de 1980 installe comme variable d'analyse, là où la généalogie antérieure tenait le sujet pour ce sur quoi s'exerce la pratique.
327La même leçon boucle le dossier Œdipe des semaines précédentes, et ce bouclage articule en une phrase notre concept central et notre destination :
329> « Le cercle de l'alèthurgie ne sera en son entier bouclé que lorsque ce cercle sera passé par des individus qui peuvent dire "je" [...]. Sans ce point [...] de la subjectivation [...] la manifestation de la vérité resterait inachevée. » (DGV, leçon du 30 janvier 1980)
331La subjectivation est le segment qui ferme le cercle aléthurgique. Ce n'est pas le commentateur qui rabat le cercle sur le sujet : c'est Foucault qui déclare le cercle inachevé tant qu'il n'est pas passé par un individu qui dit « je ».
333La question du double sens n'est pas une question rhétorique : Foucault la dote aussitôt d'un opérateur technique. Pour désigner « cette insertion du sujet dans l'alèthurgie », il emprunte aux théologiens médiévaux du sacrement de pénitence la notion d'actus veritatis, l'acte de vérité (entre l'actus contritionis et l'actus satisfactionis), et distingue trois positions que le sujet peut occuper dans une procédure de manifestation de la vérité : l'opérateur, par qui la vérité vient au jour ; le témoin, qui atteste avoir vu ; l'objet, dont il est question. L'aveu est le cas limite où les trois positions se confondent en un « acte de vérité réfléchi » : le sujet y est à la fois l'acteur, le témoin et l'objet de sa propre alèthurgie. Cette tripartition de 1980 donnera plus loin son langage exact à l'aboutissement de 1984 : le bios cynique est le cas où les trois positions sont occupées non plus par un discours du sujet sur lui-même (l'aveu) mais par sa forme de vie même.
335Le contrepoint avec NB tient dans une formule que la leçon pose comme question directrice :
337> « Pourquoi, dans cette grande économie des relations de pouvoir, s'est développé un régime de vérité indexé à la subjectivité ? » (DGV, leçon du 30 janvier 1980)
339En 1979, le régime de véridiction était indexé au marché, et le sujet rationnel en était le présupposé muet. En 1980, le régime de vérité est indexé à la subjectivité, et la position du sujet dans la procédure devient la variable même de l'analyse. L'index du régime de vérité a changé de place : c'est le nom technique de l'opération que notre section IV décrit comme le passage du sujet de pré-supposé à terme du couple analytique. Un prolongement, que nous signalons comme inférence et non comme texte : le régime libéral est de ceux qui ne convoquent jamais le sujet à un acte de vérité sur lui-même, les prix parlent à sa place ; la séquence 1980-1984 va chercher les régimes où le sujet est convoqué aux trois positions, précisément parce que c'est là que le postulat devient observable.
341La même leçon, enfin, contient un autoportrait méthodologique qui verse directement à notre posture structurale. Foucault s'y décrit comme un « théoricien négatif », dont le travail consiste à « laisser [...] la trace des mouvements par lesquels je ne suis plus à la place où j'étais tout à l'heure », un « tracé de déplacement » qu'il ne faut pas lire « comme le plan d'un édifice permanent ». Lire des déplacements plutôt qu'un édifice : c'est la consigne de lecture que le texte se donne à lui-même, et c'est celle que le présent essai applique à la séquence entière.
Pourquoi les Grecs ? La fonction stratégique du retour antique
345Une objection prévisible doit être traitée avant de poursuivre. Elle est formulée, sous différentes formes, par Pierre Hadot, par Pierre Vesperini, et potentiellement par Paul Allen Miller dans le volume Faustino & Telo (Brill, 2024) : le retour aux Grecs n'a rien à voir avec le libéralisme. Foucault, après 1980, parle de Platon, de Sénèque, d'Épictète, de Marc-Aurèle, des cyniques, de la parrêsia socratique. Aucun rapport apparent avec Hume ou Becker. La séquence 1980-1984 aurait donc une motivation philosophique autonome (l'éthique de soi, les techniques antiques de la conduite, la parrêsia comme pratique courageuse de vérité), sans rapport spécifique avec ce qui se serait joué dans NB.
347Notre réponse est précise. On ne dit pas que les Grecs parlent du libéralisme, ce qui serait absurde. On dit que l'œuvre choisit les Grecs (parmi d'autres possibles : la Renaissance, le Moyen Âge, l'Inde, la Chine) comme cas pour démontrer la plasticité historique du sujet, choix qui s'éclaire stratégiquement par la rencontre de 1979 avec le libéralisme.
349Pour dissoudre le postulat du sujet rationnel, il faut produire un cas où ce qui apparaît comme nécessaire (le sujet rationnel comme primitif inéluctable de la décision individuelle) se révèle historiquement contingent, c'est-à-dire un cas où un autre type de sujet a existé. Les Grecs et les Romains de l'époque hellénistique fournissent exactement ce cas : un sujet qui n'est pas défini par l'intérêt rationnel mais par les techniques de soi, par l'epimeleia heautou, par les aphrodisia comme objet de mesure éthique, par la parrêsia comme rapport courageux à la vérité, par l'écriture des hupomnêmata, par l'examen de conscience pré-chrétien. Un sujet, donc, dont la structure est radicalement étrangère au sujet rationnel libéral : ni atomistique, ni intransmissible, ni inconditionnel, ni primitivement rationnel, mais relationnel, transmissible par les exercices et la paideia, conditionné par les pratiques, et structuré par la maîtrise plutôt que par l'intérêt.
351Frédéric Gros formule cette opération avec précision dans la Situation du cours de SV (Gallimard-Seuil, 2014) :
353> « Cet important changement de périodisation s'accompagne en effet d'un décentrement décisif vers la problématique de la subjectivité. Ce décentrement ne prend pourtant pas la forme, comme on l'a dit trop souvent, d'un "retour au sujet", mais d'une généalogie de la subjectivité occidentale. » (Gros, Situation du cours de SV)
355La formule de Gros (« généalogie de la subjectivité occidentale ») est exactement notre point. Il ne s'agit pas pour l'œuvre foucaldienne de retrouver un sujet (ce qui supposerait que le sujet est une donnée constante de l'humanité). Il s'agit de faire l'histoire du sujet, c'est-à-dire de le constituer comme objet généalogique et donc, par construction, comme entité contingente, multiple, transformable. Les Grecs ne sont pas une nostalgie philosophique ; ils sont l'instrument d'une démonstration. En montrant qu'un autre type de sujet a existé, l'œuvre démontre que le sujet rationnel libéral est une forme historique parmi d'autres, non un primitif logique. Le statut philosophique du sujet rationnel passe ainsi d'axiome à forme.
L'asymétrie vrai/cohérent : pourquoi la généalogie ne réfute pas, elle possibilise
359Un trait structural de l'attaque mérite ici d'être souligné, car il distingue la stratégie foucaldienne post-1979 de toute critique classique du libéralisme. L'œuvre ne réfute pas le postulat libéral, elle le possibilise. La distinction est cruciale.
361Réfuter un postulat, ce serait démontrer qu'il est faux. Mais on ne peut pas démontrer qu'un postulat est faux : c'est précisément ce qui en fait un postulat. Le sujet rationnel humien (ou son équivalent ordolibéral ou beckerien) ne peut pas être réfuté ; il peut être adopté ou non, mais sa cohérence interne est intacte. Foucault, comme on l'a vu, reconnaît explicitement cette cohérence (NB, l. 30 ; 268 ; 1226). Toute tentative de réfutation directe serait vouée à l'échec, d'autant que la cohérence du dispositif libéral est, par construction eidétique (la concurrence comme essence), structuralement à l'épreuve de l'empirie.
363Possibiliser un postulat, c'est autre chose. C'est montrer qu'il est historiquement contingent : qu'il a une date d'apparition, qu'il n'existait pas avant, que d'autres configurations ont été possibles avant lui et le seront après. Le sujet rationnel libéral, en tant que primitif logique, est irréfutable ; en tant que forme historique, il est plastique. La généalogie ne s'attaque pas à sa cohérence interne ; elle s'attaque à sa prétention de nécessité. Elle dit : ce que vous tenez pour un primitif n'est qu'une cristallisation historique située ; d'autres cristallisations ont existé ; d'autres sont possibles.
365C'est ce que Daniele Lorenzini, dans son article On Possibilising Genealogy (Inquiry, 2024), théorise sous le nom de possibilising genealogy. Lorenzini formule la thèse pour la généalogie foucaldienne en général, comme un troisième mode de critique distinct du vindicatory (à la Bernard Williams) et de l'unmasking (à la Nietzsche). Sa thèse est que la généalogie foucaldienne, en montrant qu'il y a eu des contre-conduites historiques, possibilise : elle ouvre l'espace logique de l'action en montrant que d'autres configurations ont été réelles. Nous appliquons spécifiquement cette grille à la dissolution du sujet rationnel libéral : la séquence 1980-1984 n'effectue pas une critique du libéralisme au sens d'une réfutation théorique ; elle effectue une possibilisation du sujet rationnel, qui ouvre l'espace logique d'autres formes de subjectivité.
367L'œuvre avait, en 1979 déjà, posé la structure logique du geste. C'est dans la leçon du 31 janvier 1979 (qui ouvre l'analyse du néolibéralisme allemand) que Foucault indique que le libéralisme doit être pensé non comme vrai ou faux, mais comme régime de véridiction historiquement situé. La conséquence est que la critique généalogique ne cherche pas à le falsifier ; elle cherche à montrer comment et pourquoi il a fonctionné à un moment donné, et donc à ouvrir l'espace d'autres configurations possibles. Cette même asymétrie vrai/cohérent (on ne montre pas que le dispositif est faux, on montre qu'il est cohérent mais contingent) est la structure logique qui organise toute la séquence post-libérale.
Les techniques de soi : produire un sujet qui n'est plus un postulat
371À partir de Subjectivité et vérité (1980-1981) et surtout dans L'Herméneutique du sujet (1981-1982) et le troisième volume de l'Histoire de la sexualité, Le Souci de soi (1984), l'œuvre déploie l'analyse des techniques de soi gréco-romaines. Le déplacement n'est pas anodin. Il opère un retournement structural complet par rapport à la position antérieure du sujet dans la généalogie foucaldienne.
373Dans la généalogie pré-1979, le sujet apparaissait comme objet de techniques de pouvoir (disciplinaires) qui le produisaient à son insu. Le délinquant, le sujet de désir, le sujet psychiatrique sont des effets d'un dispositif qui les fabrique pendant qu'ils croient leur préexistence à lui. Le sujet est, dans cette analyse, passif : il est produit, et il ne se reconnaît pas comme tel ; il s'objective dans des catégories qui lui sont imposées de l'extérieur.
375Dans l'analyse post-1980 des techniques de soi, le sujet apparaît tout autrement. Il se prend lui-même comme objet de techniques. Il s'examine, se modifie, se forme, par des pratiques (askèsis, examen de conscience, écriture de soi, meletè thanatou, lecture-écriture, retrait, anachôrêsis). L'introduction du Souci de soi (1984) le formule de façon canonique :
377> « Ces "arts de l'existence" [...] par lesquels les hommes [...] cherchent à se transformer eux-mêmes, à se modifier dans leur être singulier, et à faire de leur vie une œuvre qui porte certaines valeurs esthétiques et réponde à certains critères de style. » (Le Souci de soi, Introduction)
379Le sujet, dans cette analyse, n'est plus un primitif (comme le sujet rationnel libéral) ni un effet passif (comme le sujet discipliné de Surveiller et punir). Il est forme : une figure historiquement constituée que le sujet lui-même peut prendre, modifier, transformer par des pratiques. La formulation canonique se trouve chez Daniel Desroches (La vérité du sujet, Symposium 2013, p. 41-42), qui cite Foucault dans un entretien de 1984 : « La subjectivité n'est ni un pôle constituant le sens de l'expérience ni une substance déjà constituée, mais un rapport, une relation, bref "c'est une forme [qui n'est pas] toujours identique à elle-même". »
381C'est ce passage du sujet-axiome au sujet-forme qui constitue la sortie du cercle. Le sujet, en tant que forme, n'est plus le primitif sur lequel un dispositif repose ; il est l'objet historique d'une généalogie qui peut décrire sa production. La méthode foucaldienne, à ce prix, n'est plus prise dans le cercle pouvoir/vérité qu'elle décrivait ; elle prend pour objet la production du sujet, là où le libéralisme doit le présupposer.
383C'est ici que se résout le drame structural exposé en section II.4. La généalogie pré-1979, en présupposant le sujet du savoir comme primitif, occupait dans son propre fonctionnement la même position que le sujet rationnel libéral. Elle était libéralisme des idées par construction. La séquence 1980-1984, en faisant du sujet l'objet historique d'une généalogie qui décrit sa production, déplace structurellement la position de la méthode. Le sujet du savoir n'est plus présupposé ; il devient un cas parmi d'autres de la subjectivité historiquement constituée. La méthode foucaldienne acquiert alors une dimension méta-circulaire : elle ne décrit plus seulement le cercle pouvoir/vérité/sujet, elle décrit aussi la production historique du sujet qui décrit ce cercle.
385Cette dimension méta-circulaire est précisément ce qui sort la méthode foucaldienne de l'isostructuralité avec le libéralisme. Mais il faut établir ce point avec soin, car l'objection est immédiate : le libéralisme aussi sait produire du sujet, et il le sait économiquement. C'est ici que se joue le point de séparation exact entre les deux dispositifs, et il se démontre en trois pas.
387Premier pas : le néolibéralisme produit bel et bien du sujet, et il théorise cette production. C'est tout le dossier du capital humain, dans la leçon du 14 mars 1979. L'homo œconomicus de Becker y est « un entrepreneur et un entrepreneur de lui-même [...] étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, étant pour lui-même la source de [ses] revenus » ; le migrant est « un investisseur, un entrepreneur de lui-même » ; la production des enfants elle-même devient un problème d'investissement, jusqu'à l'équipement génétique : « si vous voulez avoir un enfant dont le capital humain [...] sera élevé, il va falloir de votre part tout un investissement » (NB, leçon du 14 mars 1979). Le sujet, dans ce dispositif, n'est pas seulement présupposé : il est produit, et cette production est l'objet explicite de la théorie. C'est, notons-le, le point où le libéralisme ressemble le plus à une généalogie : il produit son sujet et théorise cette production.
389Deuxième pas : cette production économique du sujet produit ses contenus, jamais sa forme. À chaque étage de la production beckerienne, en position de producteur, se tient un agent qui préfère déjà, qui investit déjà, qui choisit déjà selon son intérêt. Qui investit dans son capital humain ? Un agent rationnel. Qui décide de migrer ? Un agent rationnel. Qui arbitre l'investissement éducatif et génétique de l'enfant ? Des parents agents rationnels. La remontée des pourquoi s'arrête toujours au même endroit : sur le choix d'intérêt, exactement comme dans la régression que Foucault emprunte à Hume et que la section III a citée en entier (l'exercice, la santé, le pénible, puis le point où l'on est « en droit de ne pas répondre »). « C'est une sorte de butée régressive dans l'analyse » (NB, leçon du 28 mars 1979). La production économique du sujet régresse toujours vers la forme « agent qui choisit selon son intérêt » et s'y arrête ; elle produit des compétences, des équipements, des revenus, jamais la forme qui investit. Le marché ne peut pas, par construction, faire de cette forme un objet : il doit la présupposer pour fonctionner.
391Troisième pas : la généalogie prend précisément cette forme pour objet, et la produit comme événement historique. Le sujet de choix irréductibles et intransmissibles n'est pas, pour elle, un point de départ : c'est une apparition datable, « ce qui apparaît en gros avec Locke », l'empirisme anglais du XVIIIe siècle, « sans doute pour la première fois dans la philosophie occidentale » (NB, leçon du 28 mars 1979). Puis, après 1980, elle retourne l'opération sur le seul présupposé qui lui restait : le sujet du savoir. Le point de séparation est exactement là. Les deux productions du sujet régressent ; celle du libéralisme s'arrête à la butée, celle de la généalogie prend la butée pour objet.
393La généalogie post-1984, en accomplissant cette opération sur le sujet du savoir lui-même, accomplit donc ce que le marché ne peut pas accomplir. Elle gagne, à ce prix précis, son originalité philosophique. Le drame de 1979 trouve sa résolution en 1984, non par renoncement à la généalogie, mais par retournement de la généalogie sur son propre fondement implicite. Au moment où Foucault meurt (juin 1984), la séquence est complète. Le sujet rationnel, postulat libéral et angle mort de la généalogie, est devenu objet historique. Le miroir s'est brisé.
L'inversion structurale : le bios cynique comme alèthurgie
397Le dernier cours apporte une formulation philosophiquement décisive de cette résolution, formulation qui inverse exactement la structure du cercle libéral et qu'on n'aurait pu anticiper sans la lecture de CV. Au cœur de l'analyse du cynisme antique, dans la leçon du 29 février 1984, Foucault écrit :
399> *« Le cynisme fait de la vie, de l'existence, du bios, **ce qu'on pourrait appeler une alèthurgie, une manifestation de la vérité**. »* (CV, leçon du 29 février 1984)
401L'énoncé renverse exactement la structure du cercle libéral analysé en NB. Reprenons le parallèle pour mesurer l'inversion :
403Dans le cercle libéral (NB 1979) : le dispositif (marché) produit la vérité (prix) qui présuppose et renforce le sujet (homo œconomicus rationnel). Le sujet est le terme passif, produit par le dispositif à son insu, et que le dispositif suppose pour fonctionner. La direction du cercle va du dispositif vers le sujet : le sujet est l'effet à produire.
405Dans le cercle cynique (CV 1984) : le sujet (cynique) produit la vérité (manifestation, alèthurgie) par sa forme de vie (bios). La direction est inversée : ce n'est plus le dispositif qui produit le sujet, c'est le sujet qui produit la vérité par son existence elle-même. Le bios cynique est une alèthurgie : il rend visible la vérité par les gestes, les corps, la manière de s'habiller, la nudité, le scandale public. Foucault le précise dans la phrase qui suit : « Le cynisme [...] entreprend de rendre visible, dans les gestes, dans les corps, dans la manière de s'habiller, dans la manière de se conduire et de vivre, la vérité elle-même. » (CV, l. 1178)
407L'inversion est complète et structurale. Là où le marché libéral produisait du vrai à partir d'un sujet rationnel présupposé, le cynique produit du vrai à partir de sa propre forme de vie posée comme objet à modeler. Ce n'est plus le sujet qui est produit par l'alèthurgie ; c'est l'alèthurgie qui est produite par le sujet. La structure circulaire reste, mais sa direction s'est retournée.
409L'inversion emporte aussi le pôle du pouvoir, et il faut le dire pour que le cercle reste complet jusqu'au bout. Dans le cercle libéral, le pouvoir opérait par les prix : il différenciait les agents et conduisait les conduites depuis le dispositif. Dans le cercle cynique, le pouvoir ne disparaît pas : il change de place et de sens. La parrêsia est, par définition foucaldienne, un dire-vrai qui s'exerce dans une relation de pouvoir et contre elle, une prise de risque où celui qui parle s'expose à la colère, à l'exil, à la mort de la part de celui auquel il s'adresse. Le vrai-dire cynique coûte à celui qui le profère : c'est le prix inversé. Là où le dispositif libéral faisait payer aux agents le prix que le jeu leur assignait, le sujet cynique paie de sa personne le prix de la vérité qu'il manifeste. Le pôle du pouvoir est toujours là ; mais il n'est plus l'opérateur anonyme qui distribue les sujets, il est le risque assumé qui authentifie le dire-vrai.
411Cette inversion est précisément ce qui distingue, à la sortie de la séquence, la méthode foucaldienne de toute analyse libérale. Dans le libéralisme, le sujet rationnel est ce qu'il faut protéger comme axiome pour que le dispositif fonctionne ; dans la généalogie post-1984, le sujet est ce qu'il faut prendre comme matière à former pour que la vérité advienne. Le sujet n'est plus le primitif présupposé ; il est l'œuvre à produire. Foucault le formule lui-même quelques lignes plus loin (CV, l. 1110) : « le bios a été constitué dans la pensée grecque comme un objet esthétique, comme objet d'élaboration et de perception esthétique : le bios comme une œuvre belle. »
413C'est dans ce passage du sujet-axiome (qui produit la vérité par son intérêt) au sujet-œuvre (qui produit la vérité par sa forme de vie) que se consomme la sortie du cercle libéral. La méthode foucaldienne, au moment où Foucault meurt, n'est plus seulement différenciée du libéralisme : elle en réalise l'inversion structurale.
La confirmation rétrospective : DE4, août 1983
417Foucault, dans un entretien tardif (août 1983, repris dans Dits et écrits, tome IV), confirme rétrospectivement cette lecture. L'interlocuteur (Gérard Raulet) formule :
419> « Il y a cinq ans, on s'est mis à lire, dans votre séminaire du Collège de France, Hayek et von Mises. On s'est dit alors : à travers une réflexion sur le libéralisme, Foucault va nous donner un livre sur la politique. Le libéralisme semblait aussi un détour pour retrouver l'individu, au-delà des mécanismes du pouvoir. » (DE, IV, n° 330)
421Foucault ne conteste pas ce cadrage. Il répond en confirmant la thèse de la plasticité du sujet :
423> « Je pense qu'il n'y a pas un sujet souverain, fondateur, une forme universelle de sujet qu'on pourrait trouver partout. Je suis très sceptique et très hostile envers cette conception du sujet. [...] Le sujet se constitue à travers des pratiques de subjectivation, ou, d'une façon plus autonome, à travers des pratiques de libération, de liberté, comme dans l'Antiquité. »
425L'enchaînement « le libéralisme semblait un détour pour retrouver l'individu » / « il n'y a pas un sujet souverain, fondateur » / « le sujet se constitue à travers des pratiques [...] comme dans l'Antiquité » forme une séquence logique exacte. La réponse foucaldienne valide rétrospectivement le cadre que cet essai défend : NB est un détour par le libéralisme qui aboutit à la thèse du sujet comme forme historiquement produite.
427Comme indiqué dans l'introduction, cet essai n'utilise pas ce passage comme un aveu : la posture méthodologique structurale interdit l'intentionnalisme. Il l'utilise comme une attestation textuelle supplémentaire de la cohérence de la séquence telle que nous la lisons. Le passage indique que la séquence est cohérente comme texte : que le mouvement NB → DGV → SV → HS → Souci de soi se laisse lire comme un parcours unifié, structurellement articulé. La possibilité même d'une telle re-formulation rétrospective par Foucault confirme que la lecture proposée n'est pas un forçage herméneutique, mais une articulation que l'œuvre elle-même permet, et même appelle, quand on l'aborde dans son ensemble.

V. Situation critique et originalité
Par rapport à Tuomo Tiisala (2021)
435Le travail le plus proche de la lecture proposée est Foucault, Neoliberalism, and Equality de Tuomo Tiisala (Critical Inquiry 48:1, automne 2021, p. 23-44). Tiisala défend une thèse intermédiaire entre les positions de Behrent/Zamora (complicité) et celles d'Elden/Revel (innocence). Sa thèse principale comporte deux temps. Le premier consiste à lire la sympathie de Foucault pour Becker dans le contexte de sa critique de la normalisation. Becker, en redéfinissant le crime comme calcul économique, sape l'apparatus de normalisation que Foucault avait analysé dans Surveiller et punir. Il n'y a donc pas d'adhésion philosophique aux fondements néolibéraux ; il y a une « sympathetic response » localisée au domaine pénal. Le second consiste à identifier néanmoins une « strategic allegiance » entre l'œuvre foucaldienne et le néolibéralisme contemporain, par le mécanisme d'éviction thématique présenté en introduction : le succès de Foucault dans le discours de la subjectivité a marginalisé l'égalité économique comme topique de la philosophie politique, et cette alliance sans signataire opère par la distribution posthume de l'attention philosophique. Sans intention, l'œuvre foucaldienne renforce l'agenda néolibéral en déplaçant l'attention.
437La lecture proposée dans cet essai converge avec Tiisala sur trois points. La sympathie pour Becker n'est pas une complicité philosophique. Le libéralisme et la généalogie sont structurellement liés. Le déplacement vers la subjectivité a des effets sur la position philosophique. Mais elle diverge sur trois points décisifs.
439D'abord, la nature du lien. Tiisala identifie un lien externe et posthume : l'œuvre, après la mort de Foucault, prend une fonction dans le champ philosophique qui sert l'agenda néolibéral. Le présent essai identifie un lien interne et contemporain : la structure même de la généalogie foucaldienne en 1970-1976 est isostructurelle à ce que Foucault rencontre dans le libéralisme en 1979. Le lien n'est pas un effet d'attention posthume ; c'est une homologie structurale contemporaine de NB.
441Ensuite, la localisation du problème. Tiisala situe le problème dans le silence de Foucault sur l'égalité économique. Le présent essai le situe dans la participation de la généalogie au même cercle pouvoir/vérité/sujet que le libéralisme. Tiisala dit en substance : « Foucault n'a pas parlé d'égalité », et il en tire des conséquences sur la fonction posthume de l'œuvre dans le champ philosophique. L'essai dit : « Foucault a parlé du cercle aléthurgique sans thématiser qu'il y participait lui-même », et il en tire des conséquences sur la motivation structurale de la séquence 1980-1984. Les deux diagnostics ne sont pas incompatibles ; ils sont à des niveaux différents.
443Enfin, la fonction de la séquence 1980-1984. Tiisala lit le déplacement vers la subjectivité comme la cause du problème : le déplacement renforce, après la mort de Foucault, l'éviction thématique. L'essai le lit comme la solution structurale au problème : le déplacement attaque le postulat partagé pour faire sortir la méthode du cercle. Tiisala voit, dans le tournant éthique, le geste qui aggrave la complicité ; le présent essai y voit le geste qui la dissout. Cette divergence est suffisamment importante pour rendre les deux lectures non subsumables. Tiisala ouvre l'espace conceptuel d'une lecture intermédiaire ; on y déploie une position différente.
Par rapport à Daniele Lorenzini
447Daniele Lorenzini a publié, sur la période 2020-2024, trois textes majeurs qui touchent à la question. The Force of Truth: Critique, Genealogy, and Truth-Telling in Michel Foucault (Chicago University Press, 2023) est la monographie la plus complète existant sur la généalogie foucaldienne de la vérité. On Possibilising Genealogy (Inquiry, 2024) élabore le concept de généalogie possibilisante. The Architectonic of Foucault's Critique (avec Tuomo Tiisala, European Journal of Philosophy, 2024) théorise l'architecture du double mouvement de la critique foucaldienne.
449Lorenzini construit la lecture la plus complète existante de la séquence vérité/subjectivité 1978-1984. Sa thèse principale : Foucault développe, à partir de 1978, une analyse de la critique comme attitude, qui culmine dans l'analyse de la parrêsia antique et son lien à la pensée kantienne du Was ist Aufklärung ?. Le concept central est le « critical attitude », élaboré dans la conférence de 1978 « Qu'est-ce que la critique ? ». Pour Lorenzini, la cohérence de la séquence 1978-1984 réside dans le déploiement progressif d'une généalogie de l'attitude critique, qui s'élargit de l'« art de n'être pas tellement gouverné » (1978) à la parrêsia socratique et cynique (1983-1984).
451Le présent essai diverge sur deux points. D'abord, le pivot daté. Lorenzini date le pivot de la séquence à 1978 (« Qu'est-ce que la critique ? »). L'essai le date à 1979 (la rencontre avec le libéralisme dans NB). Le pivot lorenzinien est interne à la maturation du concept de critique. Le pivot proposé ici est causal : externe à la maturation du concept, attribuable à la rencontre avec un objet (le libéralisme) qui révèle un problème structural.
453Ensuite, la fonction du libéralisme. Lorenzini sideline le libéralisme : vérifications philologiques à l'appui, The Force of Truth ne mentionne Hume zéro fois, Becker zéro fois, sujet d'intérêt zéro fois, et Naissance de la biopolitique dans le corps du texte une seule fois (comme station déjà franchie vers DGV). Pour Lorenzini, NB est un cours parmi d'autres dans la séquence ; il ne joue aucun rôle architectonique particulier. Pour le présent essai, NB est le moment d'exposition du drame structural : le miroir libéral que la généalogie ne peut pas ignorer.
455L'apport de Lorenzini reste précieux. Sa théorisation de la possibilising genealogy est exactement le cadre méthodologique de la séquence 1980-1984 telle que nous la lisons. Mais le cadre lorenzinien manque le point précis où l'opération possibilisante s'applique : la dissolution du postulat du sujet rationnel libéral, identifié comme angle mort partagé. La lecture proposée complète Lorenzini en localisant précisément l'application de la possibilisation : non au champ général de la critique, mais au sujet rationnel comme primitif des dispositifs aléthurgiques.
Par rapport à Daniel Desroches (2013)
459Daniel Desroches, dans La vérité du sujet. Subjectivation et véridiction chez Foucault (Symposium 17:2, 2013, p. 31-54), offre la lecture française la plus complète de la « troisième voie » foucaldienne, celle qui passe par la véridiction du sujet. Sa thèse principale est que le déplacement post-1979 s'explique par la maturation du concept d'art de gouverner, lui-même issu de l'hypothèse pastorale de février 1978 dans STP. Pour Desroches, NB est secondaire dans la séquence : c'est une digression sur la biopolitique entre STP et DGV.
461Trois différences avec notre lecture. D'abord, la chronologie. Desroches ancre le pivot à février 1978 (STP, hypothèse pastorale). Le présent essai l'ancre à mars 1979 (NB, 28 mars, identification du postulat humien). La périodisation foucaldienne contient deux moments distincts : la naissance de l'analyse de la gouvernementalité (1978) et la rencontre avec le libéralisme comme cas extrême de gouvernementalité (1979). Desroches prend le premier moment comme pivot ; l'essai prend le second.
463Ensuite, le statut de NB. Desroches qualifie le cours de digression : « Foucault revenait à la biopolitique et au pouvoir comme si de rien n'était » (Desroches, p. 36). Pour lui, le tournant éthique se prépare malgré NB. Pour l'essai, c'est par NB, c'est-à-dire par la rencontre avec un cas qui révèle l'angle mort partagé.
465Enfin, le statut du sujet-forme. Desroches déploie magnifiquement la thèse du sujet comme forme, mais sans l'articuler à l'attaque sur le postulat libéral. Pour lui, le sujet-forme est l'aboutissement d'une réflexion philosophique sur la subjectivité ; pour l'essai, c'est l'opérateur d'une différenciation structurale par rapport à un objet précis : le libéralisme et son postulat du sujet rationnel.
467L'apport de Desroches reste majeur. Il fournit la formulation canonique du sujet comme forme : « la subjectivité [...] c'est une forme [qui n'est pas] toujours identique à elle-même » (Desroches, p. 41-42, citant Foucault lui-même). Mais sa lecture, en sidelinant NB comme digression, manque la motivation structurale du déplacement. Le présent essai s'inscrit dans la même tradition de lecture interne (le tournant comme cohérence philosophique propre), mais en y ajoutant la dimension causale qui manque à Desroches : la rencontre du libéralisme en 1979 comme moment où la généalogie rencontre son miroir.
L'apport spécifique
471L'apport de la lecture proposée peut être formulé en trois points qui résument ce qui la distingue de la littérature critique existante.
473Premièrement, l'identification, dans le passage du 28 mars 1979 (NB, l. 1218-1244), d'un moment philosophique de densité exceptionnelle qui n'a pas été thématisé dans la littérature secondaire. L'œuvre y formule, en quelques pages, cinq termes structuralement équivalents (postulat, butée régressive, principe atomistique, seul îlot de rationalité, essence/eidos) pour désigner le sujet rationnel comme primitif unique du dispositif libéral. Ce passage, qui contient un hapax du corpus (« butée régressive ») et un superlatif historique unique (« une des mutations les plus importantes [...] depuis le Moyen Âge »), constitue selon cette lecture le centre architectural de NB. Il est le moment où l'analyse foucaldienne du libéralisme identifie son point d'irréductibilité, et où l'œuvre se met en position de pouvoir le viser comme cible d'une opération ultérieure.
475Deuxièmement, l'articulation comme séquence. Cet essai relie l'identification du postulat (mars 1979) à l'attaque structurale (1980-1984) par une causalité non psychologique. L'identification appelle l'attaque ; l'attaque appelle la possibilisation ; la possibilisation appelle les techniques de soi gréco-romaines comme cas de plasticité ; la possibilisation aboutit au sujet comme forme. Cette articulation comme séquence (du diagnostic structural à la résolution) n'est formulée dans aucune source lue. Senellart constate la rupture mais l'attribue à la maturation interne ; Lorenzini date le pivot à 1978 ; Desroches sideline NB ; Tiisala identifie un lien externe et posthume. Aucun ne propose la lecture comme séquence structurale unifiée.
477Troisièmement, la dimension méta-réflexive. Le sujet rationnel attaqué dans la séquence 1980-1984 n'est pas seulement le postulat libéral : c'est aussi l'angle mort de la méthode foucaldienne elle-même. La séquence a donc une double fonction : externe (différenciation par rapport au libéralisme) et interne (déconstruction du pré-supposé implicite de la généalogie). Cette dimension méta-réflexive n'est, à notre connaissance, pas thématisée dans la littérature critique. Or c'est elle qui rend la lecture proposée philosophiquement intéressante au-delà de la simple précision philologique : elle suggère que toute généalogie qui s'appuie sur la méthode foucaldienne sans avoir effectué l'opération de différenciation que Foucault a effectuée en 1980-1984 risque de fonctionner comme un méta-libéralisme inconscient de sa propre forme.
Contre-pieds anticipés
481Six contre-pieds prévisibles méritent d'être traités, fût-ce brièvement.
483Le premier vient de Dean et Zamora : le tournant éthique est purement biographique et politique. Si la séquence 1980-1984 s'explique par des causes biographiques (déception après l'engagement iranien, lassitude des polémiques, mort de proches) ou politiques (rupture avec la gauche, rapprochement intellectuel avec l'« anti-totalitarisme » des années 1970), alors la lecture interne proposée est rétrospective au sens péjoratif. Réponse : la posture méthodologique structurale désamorce d'avance ce contre-pied. L'essai ne dit pas pourquoi Foucault a fait ce qu'il a fait ; il dit ce que la séquence textuelle opère. Les causes biographiques et politiques sont compatibles avec la lecture structurale ; elles peuvent même être ses conditions empiriques d'effectuation. La structure que l'essai lit ne contredit aucune motivation possible ; elle décrit ce qui se passe au niveau textuel.
485Le deuxième vient de Schliesser : l'axiome humien n'est qu'un exemple. Si le passage du 28 mars 1979 est lu comme un simple exemple historique de l'analyse de l'homo œconomicus, sans charge philosophique particulière, alors l'identification du « centre architectural de NB » est une sur-interprétation. Réponse : trois marqueurs textuels rendent ce contre-pied difficile à tenir. L'expression « butée régressive » est un hapax du corpus, ce qui en fait une formulation singulière, exceptionnelle. Le superlatif historique « une des mutations les plus importantes [...] depuis le Moyen Âge » est unique pour un événement philosophique dans tout le corpus foucaldien. Et le terme « postulat », réutilisé dans le résumé du cours pour synthèse, indique que Foucault tient à cette caractérisation jusque dans la synthèse rétrospective qu'il propose. Trois marqueurs convergents indiquent que le passage n'est pas un exemple parmi d'autres, mais un moment philosophique pesé.
487Le troisième vient de Hadot et de Vesperini : le retour aux Grecs n'a rien à voir avec le libéralisme. Si la séquence 1980-1984 a une motivation philosophique autonome (l'éthique de soi, les techniques antiques, la parrêsia comme pratique de vérité), alors la lecture qui la lie à l'attaque sur le sujet libéral est forcée. Réponse : on ne dit pas que les Grecs parlent du libéralisme ; on dit que l'œuvre choisit les Grecs (parmi d'autres possibles) comme cas pour démontrer la plasticité historique du sujet. Ce choix s'éclaire par la rencontre avec le libéralisme. Que la séquence ait une cohérence philosophique propre (que Hadot et Vesperini analysent fort bien) n'exclut pas qu'elle ait aussi une fonction stratégique dans l'économie générale de l'œuvre. Les deux dimensions sont compatibles, et notre lecture ajoute à la première une seconde sans la contester.
489Le quatrième est une objection lexicale : axiome est anachronique, Foucault dit postulat. Si Foucault dit postulat, butée, principe atomistique, mais jamais axiome, alors le titre force le vocabulaire foucaldien. Réponse : l'essai assume le forçage notionnel. Les cinq termes que Foucault utilise (postulat, butée, atomistique, îlot, eidos) sont structurellement équivalents : ils désignent une même propriété logique : être un primitif non démontrable, fondateur d'un système. Axiome nomme cette propriété logique plus nettement que les autres termes, ce qui en fait un meilleur outil interprétatif. De surcroît, Foucault emploie axiome par ailleurs dans son corpus (25 occurrences) pour désigner exactement cette propriété logique. Le forçage est donc fait dans le vocabulaire de Foucault lui-même, appliqué à un objet auquel il l'applique implicitement, sans l'expliciter. Des alternatives sont possibles : Le postulat ou la forme (sobre, fidèle au mot que Foucault emploie deux fois explicitement) ou La butée ou la forme (hapax foucaldien, plus singulier).
491Le cinquième est un contre-pied potentiel sur l'homologie cercle/cercle : elle serait forcée. Si la généalogie foucaldienne et le libéralisme ne partagent pas réellement la même structure cercle pouvoir/vérité/sujet, alors la lecture s'effondre. Réponse : Foucault lui-même fait le lien explicitement. NB, l. 213 : « Liberté économique, libéralisme [...] et techniques disciplinaires, là encore les deux choses sont parfaitement liées. » DGV, l. 100 (9 janvier 1980, leçon qui ouvre la séquence post-libérale) : « Est-ce qu'il peut y avoir un exercice du pouvoir sans un anneau de vérité, sans un cercle aléthurgique qui tourne autour de lui et qui l'accompagne ? », suivie immédiatement par l'énumération de cinq variantes historiques du cercle, dont la « rationalité économique » (Quesnay). L'homologie n'est pas notre projection ; elle est posée par Foucault lui-même dans le texte, dans deux des leçons les plus stratégiquement situées de la séquence.
493Le sixième est un contre-pied plus subtil : le sujet rationnel n'est pas un angle mort de la généalogie foucaldienne, puisque la généalogie a toujours travaillé sur la production historique des sujets (fou, criminel, sexuel). Le sujet n'y serait donc pas un pré-supposé. Réponse : il faut distinguer deux niveaux. Au niveau de l'objet, Foucault analyse effectivement la production historique des sujets disciplinés. Au niveau du sujet du savoir (qui fait l'analyse), aucune thématisation n'est faite avant 1980. Le généalogiste comme sujet rationnel d'enquête fonctionne dans la généalogie pré-1979 comme un présupposé tacite. Les techniques de soi prennent pour objet précisément ce niveau : le sujet en tant qu'il peut se rapporter à lui-même par des pratiques. C'est l'apport structural spécifique de la séquence 1980-1984 : faire du sujet du savoir un objet historique, ce qui n'était pas possible avant que la rencontre avec le libéralisme en 1979 expose cet angle mort.

Conclusion
Récapitulation
501La séquence 1978-1984 dans l'œuvre de Foucault possède une cohérence structurale qui peut être lue indépendamment de toute psychologie d'auteur. Cette cohérence s'organise autour d'une opération unique : la dissolution du sujet rationnel comme postulat.
503La généalogie foucaldienne, depuis Surveiller et punir (1975), opère selon un schéma circulaire : le cercle aléthurgique. Un dispositif de pouvoir produit, par des institutions, un régime de vérité qui présuppose et renforce un certain type de sujet. La prison produit le délinquant. Le dispositif de sexualité produit le sujet de désir. La psychiatrie produit le sujet psychiatrique. L'œuvre formule ce schéma explicitement en 1980, dans la leçon liminaire de Du gouvernement des vivants, sous le nom de « cercle aléthurgique » qui « tourne autour » de l'exercice du pouvoir.
505En 1979 (Naissance de la biopolitique), l'œuvre rencontre dans le marché libéral un dispositif qui réalise exactement le même cercle dans le registre économique. Le marché est « lieu de véridiction » ; il produit la liberté qu'il consomme : « je vais te produire de quoi être libre » ; l'homo œconomicus est à la fois sa condition et son produit. Foucault établit lui-même l'homologie : « libéralisme et techniques disciplinaires [...] parfaitement liées ». Et il rabat explicitement le libéralisme dans la série des cinq variantes du cercle aléthurgique en janvier 1980 : Quesnay et la « rationalité économique » comme l'une des cinq formes historiques du dispositif.
507Cette rencontre, l'essai a montré pourquoi, n'est pas une analyse de plus dans la séquence des analyses foucaldiennes. C'est le moment où la généalogie, en cherchant son objet le plus extérieur, rencontre son propre miroir. La généalogie foucaldienne et le marché libéral ont la même forme, pôle à pôle. Tous deux opèrent par sélection compétitive entre éléments individuels (énoncés / agents) ; tous deux produisent du vrai (régime de véridiction / vérité des prix) ; tous deux distribuent du pouvoir par un opérateur interne (la qualification et la disqualification des discours / le prix qui différencie et conduit) ; tous deux présupposent et renforcent un sujet rationnel (sujet du savoir / homo œconomicus). La généalogie n'est pas extérieure à son objet. Elle est libéralisme, appliquée aux idées plutôt qu'aux marchandises ; et le libéralisme, en retour, est une généalogie spontanée, la forme aboutie et théorisée de la même structure. C'est le drame structural que NB expose, sans l'énoncer comme tel.
509L'œuvre identifie textuellement, dans la leçon du 28 mars 1979, le postulat unique de ce cercle : le sujet rationnel. Cinq termes équivalents le désignent : postulat (NB l. 1432, DE3 l. 7932), butée régressive (NB l. 1220, hapax), principe atomistique (NB l. 1220), seul îlot de rationalité (NB l. 1226), essence/eidos (NB l. 422-424). Tout le reste du dispositif libéral est attesté par Foucault comme robuste : cohérence réfléchie, raisonnée (l. 30), consistance moderne (l. 1226), parfaitement cohérents (l. 268). Le sujet rationnel est le seul point non historicisable du cercle. C'est l'angle d'attaque obligatoire.
511La séquence 1980-1984 effectue cette attaque. Le déplacement de DGV (9 janvier 1980) change la position du sujet dans le couple analytique : de pré-supposé à terme du couple. La généalogie des techniques de soi gréco-romaines (SV, HS, Souci de soi) produit un cas radicalement étranger de subjectivité : un sujet qui n'est pas défini par l'intérêt rationnel mais par les pratiques de soi. Ce cas, possibilisant au sens de Lorenzini, démontre la plasticité historique du sujet et dissout sa prétention de nécessité logique. À la sortie de la séquence (1984), le sujet est forme, non plus axiome.
513La méthode foucaldienne post-1984 devient méta-circulaire : elle prend pour objet la production historique du sujet, là où le libéralisme et la généalogie pré-1979 devaient le présupposer. Elle sort du cercle pouvoir/vérité/sujet en faisant du sujet l'objet du cercle, non plus son axiome. À ce prix précis, elle gagne son originalité structurale par rapport au libéralisme.
515Le dernier cours, Le Courage de la vérité (1984), formule cette résolution dans un énoncé d'une précision philosophiquement remarquable : « le cynisme fait de la vie, de l'existence, du bios, ce qu'on pourrait appeler une alèthurgie, une manifestation de la vérité. » L'inversion structurale est complète. Là où le marché libéral produisait du vrai à partir d'un sujet rationnel présupposé, le cynique produit du vrai à partir de sa propre forme de vie posée comme objet à modeler. Le sujet n'est plus le primitif que le dispositif suppose ; il est l'œuvre que la pratique éthique produit. Et la triade pouvoir/vérité/sujet, formulée par Foucault dans la même leçon liminaire de CV (« l'analyse des modes de véridiction, l'étude des techniques de gouvernementalité et le repérage des formes de pratique de soi ») apparaît, à l'aboutissement, non plus comme cercle qui enferme mais comme cadre architectonique d'une critique méta-circulaire.
517Le drame de 1979 trouve sa résolution en 1984. Le miroir s'est brisé. Et ce qui le brise, ce n'est pas une critique externe du libéralisme ni un renoncement à la généalogie : c'est l'inversion de la direction du cercle, le retournement par lequel le sujet devient producteur de vérité par sa forme de vie, là où le dispositif libéral le produisait comme axiome.
Originalité de la lecture
521Cette lecture n'est, à notre connaissance, pas formulée dans la littérature secondaire. Aucune source ne thématise le passage du 28 mars 1979 comme moment philosophique structurant. Aucune source ne lit la séquence 1980-1984 comme attaque sur le postulat partagé entre le libéralisme et la généalogie. Aucune source ne formule l'angle mort partagé comme motivation structurale du déplacement.
523Lorenzini (2024) fournit le cadre méthodologique (possibilising genealogy) sans l'appliquer au libéralisme : sa lecture sideline NB. Tiisala (2021) identifie un lien externe et posthume (l'éviction thématique, la distribution posthume de l'attention) sans voir le lien interne et contemporain. Desroches (2013) ancre le pivot à 1978 sans tirer les conséquences de la rencontre avec le libéralisme en 1979 : son sideline de NB ferme la porte à la lecture proposée. Senellart (Situation du cours de DGV, 2012) constate la rupture sans en chercher la cause externe : sa lecture est immanente à la maturation foucaldienne. Ce que cette lecture apporte spécifiquement, c'est l'articulation comme séquence : la mise en série causale, structurale, des cinq moments (le cercle pré-1979, la rencontre du marché comme cas, le postulat identifié, l'attaque, le sujet-forme).
Ouverture
527Plusieurs prolongements de cette lecture sont possibles, qui dépassent le cadre du présent essai.
529Le premier touche aux conséquences pour la philosophie contemporaine du libéralisme. Si le sujet rationnel est un postulat non démontrable et historiquement contingent, alors les théories politiques qui en dépendent (théorie du choix rationnel, contractualisme rawlsien, libertarianisme contemporain) reposent sur un point d'appui qu'une lecture foucaldienne possibilise. Que devient la théorie du choix rationnel quand on accepte qu'elle repose sur un postulat structurellement comparable au sujet d'intérêt humien ? Quelle est la portée de ce questionnement pour le débat contemporain en philosophie politique normative ?
531Le deuxième touche aux conséquences pour la critique foucaldienne aujourd'hui. Si la méthode généalogique pré-1979 partage la structure du libéralisme, comme l'essai a essayé de le montrer, alors les usages contemporains de la généalogie foucaldienne (Judith Butler, Wendy Brown, David Halperin, Daniele Lorenzini lui-même) doivent vérifier qu'ils ont effectué l'opération de différenciation que Foucault a effectuée en 1980-1984. Sinon, ils risquent de fonctionner comme des méta-libéralismes inconscients de leur propre forme. La question est posée à la critique sociale contemporaine d'inspiration foucaldienne : avez-vous, en utilisant la généalogie, fait du sujet du savoir un objet historique ? Ou présupposez-vous encore le généalogiste comme primitif rationnel non thématisé ?
533Le troisième touche à l'analyse des nouveaux libéralismes. Les dispositifs contemporains que l'on regroupe sous le vocable d'« économie de l'attention », de « capitalisme de surveillance », de « plateformes algorithmiques » opèrent des cercles aléthurgiques d'un type nouveau : production de véridiction par les algorithmes (les recommandations, les rankings, les scores), production du sujet user comme effet du dispositif (le profil, le timeline, le comportement modélisé). La grille foucaldienne post-1984 (sujet comme forme, techniques de soi) est-elle l'outil adéquat pour analyser ces dispositifs ? Ou faut-il prolonger l'attaque sur d'autres postulats que celui du sujet rationnel : par exemple le postulat de l'individu-utilisateur, le postulat de la donnée-objective, le postulat de l'algorithme-neutre ?
535Ces questions excèdent le présent essai. Mais elles indiquent que la lecture proposée (Foucault face au sujet libéral) n'est pas une simple précision philologique sur une séquence canonique de l'histoire de la philosophie. C'est une thèse philosophique qui a des conséquences pour la pensée critique contemporaine, et qui ouvre des programmes de recherche pour qui voudrait poursuivre l'opération que Foucault, dans les quatre dernières années de sa vie, a portée à un point de cohérence remarquable.

539Fin de l'essai.